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Hannibal le lecteur

Pur / Antoine Chainas

13 Septembre 2013 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

Pur / Antoine Chainas

Pur, paru hier à la Série Noire, est le septième roman d'Antoine Chainas, le cinquième dans la célèbre collection de Gallimard.


Résumé


Quelque part dans le Midi de la France, dans un futur proche.
Patrick Martin perd sa femme dans un accident de la route dont il n'a pas vraiment souvenir. Il croit se rappeler d'une voiture – avec deux « Arabes » à son bord – le doublant juste avant la sortie de route, et d'un coup de feu. Mais la police est formelle, aucune trace de balle n'a été retrouvée, ni sur la voiture, ni sur la chaussée. Le capitaine Durantal se demande d'ailleurs si Patrick, qui a l'air de bien s'arranger avec ses problèmes de mémoire, n'est finalement pas pour quelque chose dans la mort de sa femme.


Mon avis

Antoine Chainas est un des rares auteurs que je suis depuis le premier roman. J'ai lu et chroniqué ici-même tous ses romans parus à la Série Noire : Aime-moi Casanova (2007), Versus (2008), Anaisthêsia (2009), Une histoire d'amour radioactive (2010).
Je n'ai pas encore lu ses deux autres romans, s'inscrivant dans des séries. Il a écrit un « Poulpe », 2030 : l'odyssée de la poisse, et un Mona Cabriole, Six pieds sous les vivants.
Dans quelques années, je pourrai même dire que je l'ai connu du temps où les couvertures de la Série Noire étaient en noir et blanc.^^
Si Chainas n'avait pas sorti de roman personnel depuis 2010 c'est sans doute parce qu'il était fort occupé par ailleurs. En effet, il a plus d'une corde à son arc. Ces derniers mois, il a traduit trois romans de l'américain, tous parus à la Série Noire : La belle vie, de Matthew Stokoe ; Prise directe, d'Eoin Colfer, et L'autre chair, de Michael Olson, paru hier également.

« Son visage était d'une surprenante beauté. La régularité exemplaire de ses traits – mâchoire solide, front légèrement bombé, cou très droit – laissait supposer le caractère volontaire d'une ancienne sportive. On pouvait deviner que des efforts physiques réguliers et ciblés avaient modelé d'une manière subtile la structure musculo-squelettique du corps, puis, par ricochet, de la face sans qu'elle leur cède une once de féminité. Sa bouche à peine ourlée au niveau de la lèvre supérieure, la finesse de son nez, ses petites oreilles, et ses yeux clos en une symétrie parfaite, parachevaient ce visage qui n'en était pas un, mais ressemblait plutôt à un paysage. Sous sa peau diaphane serpentait un entrelacs de minuscules veines. Il aurait suffi d'une palpitation à peine perceptible, d'un frémissement, pour qu'il prenne l'apparence d'un ruissellement sur une roche calcaire.

Sa chevelure, aussi blonde que ses sourcils, ondoyait doucement. On aurait pu la croire portée par le courant invisible d'une rivière calme, pourtant il n'y avait pas d'eau où elle se trouvait. »

Pur s'ouvre sur une belle description, à la fois aseptisée et poétique, caractéristique de l'écriture d'Antoine Chainas. Il nous présente Sophia, la femme de Patrick, vivant ses derniers instants. Le lecteur découvre ensuite au fil des chapitres de nouveaux personnages.

Il y a Julien, un ado vivant dans la communauté sécurisée des Hauts Lacs dont le père est le « Révérend ». Il y a le capitaine Durantal, un policier obèse et désabusé, qui ne croit plus en rien, surtout pas à l'utilité de son métier, et dont la seule consolation est d'engloutir toujours plus à chaque repas. Il y a son adjointe, le lieutenant Alice Camilieri, jeune et terriblement ambitieuse. Partie dans la vie avec ce qu'elle considère comme un handicap – elle est métisse – elle est prête à tout pour progresser socialement, dusse-t-elle tremper dans les magouilles du maire. L'édile, lui, compte bien faire feu de tout bois pour se faire réélire et tant pis si ce n'est pas tout à fait moral ou légal, tant que ça ne se sait pas. La brigade a donc la pression et du pain sur la planche puisqu'en plus de l'affaire Martin elle doit aussi résoudre celle du « sniper de l’autoroute », lequel élimine depuis les hauteurs des conducteurs d'origine maghrébine, sans que cela émeuve vraiment grand monde d'ailleurs. Si l'intrigue, efficace, tient le lecteur en haleine, ce n'est probablement pas ce que l'on retiendra le plus.

« L'unique objectif de ces réunions consistait à définir les orientations globales qui présideraient aux propositions d'aménagement du territoire et de modelage urbain soumises ultérieurement au bon vouloir du conseil municipal. Bien entendu, les élus de l'opposition n'étaient, à ce stade-là, pas conviés. Une des principales fonctions d'Alice – outre la remise d'espèces sonnantes et trébuchantes en main propre – consistait à faire remonter les informations aux édiles : évolution des statistiques de la délinquance quartier par quartier, migration des communautés à l'intérieur de la ville, problèmes de stationnement ou nuisances répétées en certains points névralgiques. Ces renseignements, elle en était convaincue, demeuraient essentiels pour définir la mise en œuvre des actions municipales. Par sa seule volonté – et l'adjoint lui avait précisé à maintes reprises combien son avis était crucial pour le maire –, certains quartiers se retrouveraient favorisés, d'autres délaissés, des artères seraient rénovées, des passages condamnés, en vertu d'un cloisonnement soigneusement planifié des différentes strates de la population qui, il n'y avait pas si longtemps, cohabitaient encore. L'aspect ségrégationniste de cette stratégie ne la dérangeait pas. Il s'effectuait en fonction d'un électorat potentiel pour lequel, chacun en était conscient, la sécurité et donc l'ostracisme ciblé étaient un sujet de préoccupation non négligeable. »

Abandonnant ici l'écriture atypique et aussi puissante que décriée de ses premiers romans, Antoine Chainas nous plonge dans des lendemains qui déchantent et qui ressemblent étrangement à aujourd’hui. La description de ces « gated communities » où les riches s'achètent à prix d'or un monde où il ne risqueront pas de croiser la populace miséreuse et son corollaire de désagréments fait froid dans le dos... Quant aux politiciens magouilleurs et de l'émergence de groupuscules violents d'extrême-droite, on n'a malheureusement aucune peine à y croire.

« Cet endroit donne tout son sens à notre combat, Patrick. Les gens de l’extérieur pensent que nous nous barricadons par peur d'autrui, par étroitesse d’esprit. Mais nous ne sommes pas hermétiques, bien au contraire. Et ceux qui nous taxent de racisme ont tort aussi. Personne n’est plus ouvert sur le monde que nous. Qui voyez-vous ici? Des Suisses, des Norvégiens, des Suédois, des Américains, des Anglais… Des banquiers internationaux, des gestionnaires de capital multinational, des artistes qui voyagent partout sur le globe, des ingénieurs membres d’équipes polyglottes. Expliquez-moi qui d’autre pourrait être mieux au fait de l’état de notre époque? Dites-moi de quelle expérience peuvent se prévaloir ceux de dehors? Quel sort funeste les attend dans ce chaos égalitaire, ce monstrueux fourre-tout qu’ils ont eux-mêmes engendré? Ce domaine que vous voyez est peut-être un des derniers où les valeurs, les règlements ont force de loi. Ce ne sont pas les races ni les religions qui nous préoccupent, mais la misère. Voilà ce que nous voudrions éradiquer. On pourrait considérer qu’en un sens, nous sommes les ultimes philanthropes. »

En ayant fait le choix d'installer son récit dans un futur proche, Antoine Chainas fait avec Pur d'une pierre deux coups, proposant à la fois un roman noir efficace et un récit d'anticipation intéressant questionnant avec brio la question de la ségrégation sociale. Délaissant quelque peu les effets de style de ses début, il met son écriture au service du propos et de l'intrigue. Au final, sans conteste le texte le plus accessible de l'auteur. Un pur roman, peut-être aussi le plus abouti ?



Pur, d'Antoine Chainas, Gallimard / Série Noire (2013), 306 pages.

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Hannibal 20/09/2013 17:15

Si t'aimes déjà Chainas, vas-y les yeux fermés, c'est un grand cru.

gridou 20/09/2013 11:31

c'est en cherchant des infos sur le nouveau Chainas dans G**gle que je tombe sur ton article et me rends compte que je ne reçois plus ta newsletter...fichue nouvelle version d'overblog. Je me ré-inscris alors... J'ai hâte de lire cette nouveauté. Chainas est un de mes auteurs préférés.