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Hannibal le lecteur

Mortelles voyelles / Gilles Schlesser

19 Mai 2011 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

Mortelles voyelles est le second polar de Gilles Schlesser après La Natchave, son premier roman, publié en 1970 (Denoël).

Je ne sais pas ce que vaut le premier mais lorsqu'on lit celui-ci, publié chez Parigramme, on se demande bien pourquoi l'auteur n'est pas plus connu et pourquoi il n'en a pas écrit d'autre.

 

 

Mortelles voyellesRésumé

 

Oxymor Baulay, journaliste de son état, se fait passer pour un SDF le temps d'un reportage. Il fait la connaissance de Vaïda, un sans-abri qui lui propose après un repas arrosé un curieux échange. Contre une cartouche de cigarettes, il est prêt à céder un manuscrit qu'il a retrouvé dans une valise abandonnée sur un trottoir. Par curiosité, Oxymor accepte.

Au même moment, Maurice a un problème. Son grand-père sent la fin arriver et menace de le déshériter s'il ne lui ramène pas une certaine valise. Le hic, c'est que Maurice s'en est débarrassé. Selon le vieux, il s'y trouverait un manuscrit à la valeur inestimable, qu'il souhaite à tout prix récupérer. Tu parles ouais, fêlé le pépé. En même temps, ce serait vraiment ballot que l'héritage lui passe sous le nez. Alors, cette vieille valise qu'il avait vue être ramassée par un SDF, il va tout faire pour la retrouver.

 

 

Mon avis

 

Pas besoin d'avoir lu beaucoup de polars pour comprendre qu'il s'agit bien de la même valise... et que cela ne va pas aller sans poser certains problèmes. Le manuscrit mystérieux, anonyme, est d'une qualité rare, à tel point qu'Oxymor ne peut s'empêcher de le proposer à Paul Mistraki, son ami éditeur. Dans ce texte d'une noirceur absolue rendant hommage à Rimbaud, des meurtres sont froidement décrits, avec un réalisme exacerbé. Cela intrigue notre journaliste, qui ne peut s'empêcher de mener l'enquête dans les archives des faits divers. Les choses vont singulièrement se compliquer lorsqu'il comprend que ces cinq assassinats ont été réellement commis, trente ans plus tôt, par un tueur en série jamais appréhendé, que la presse avait alors surnommé Hamlet.

 

« -J'ai surpris un type qui fouillait dans mes affaires. Quand je suis arrivé sur le quai, il avait complètement bousillé mon gourbi. La valise, tu sais, ma table basse, il l'a complètement déchiquetée. Un vrai souk.

- Les clochards, ça n'arrête pas de se faucher des trucs, ce n'est pas à toi que je vais apprendre ça.

- Ouais. Mais t'as déjà vu une cloche se barrer sur une moto ? Non, mon pote, il n'était pas de chez nous. L'enfoiré. Je l'attrape, je le troucide, un gros trou dans son bide.

- Troucide : tu viens de faire une épenthèse...

- Fais pas chier, avec tes salades... »

 

Dans une langue savoureuse, Gilles Schlesser nous fait suivre cette enquête aux côtés d'Oxymor Baulay, grand amateur de figures de style s'il en est – on comprend aisément pourquoi. Zeugma, hypotypose, épenthèse, épanastrophe... Ces mots que la plupart des dictionnaires ne connaissent pas n'ont aucun secret pour Oxymor, qui aime à utiliser ces formes littéraires diverses au quotidien. Au fil du roman, l'auteur rend hommage à Arthur Rimbaud, à William Shakespeare, mais aussi à Georges Pérec, Raymond Queneau et à tout l'OULIPO. Par exemple, Oxymor s'essaie lorsqu'il s'ennuie dans les transports au PDM – Poème De Métro –, variante non alcoolisée du Poème de bistro cher aux Oulipiens (et que j'aime beaucoup aussi).

 

« Lors de ses trajets métropolitains, lorsque c'est un peu long, Oxymor aime composer de petits PDM, des Poèmes De Métro. La règle est simple. Le poème comporte autant de vers que le trajet comporte de stations, moins un. Entre la première et la seconde station, il compose un vers. Dès que la rame s'arrête à la station numéro deux, il transcrit le vers sur papier. Le deuxième vers est conçu entre les stations deux et trois. Il est noté sur le papier dès que la rame s'arrête à la station trois. Etc. Il lui est évidemment interdit de noter lorsque la rame est en marche. Il ne doit pas non plus composer de vers lorsque le métro est arrêté. La dernière fois, Oxymor a composé un fort joli poème, avec des rimes en « are » et des rimes en « ire », réussissant l'exploit de caser les mots « sénestrogyre » et « palikare ». Malheureusement, le métro s'est arrêté entre deux stations. Comme sur les flippers, le poème a fait tilt. »

 

En plus d'Oxymor, dont le cœur balance entre Louise et la belle Clara, qu'il a rencontrée chez Paul, tous les personnages sont bons. Ces seconds couteaux parfois assez loufoques, comme Suzy, la concierge aguicheuse, Louise, et ses desserts particuliers, ou encore Amphigouri, le neveu turbulent de cette dernière, ne dépareilleraient pas dans un roman de Fred Vargas ou Dominique Sylvain. Grâce au personnage de Mistraki, caricature à lui seul, l'auteur se fait aussi un plaisir de décrire, non sans ironie, le milieu littéraire germanopratain.

 

« - Bonjour Monsieur Baulay.

- Bonjour commissaire. Appelez-moi Oxy, ce sera plus simple.

- Oxy, très bien. Appelez-moi Jacques. En vous souhaitant, compte tenu des circonstances, de ne pas finir occis mort.

Quoiqu'il ait entendu cinq cents fois dans sa vie cette petite plaisanterie, Oxymor le complimente pour cet heureux pléonasme doublé d'une radieuse tautologie. »

 

Sans jamais délaisser l'intrigue, de bonne facture qui plus est, Gilles Schlesser propose là un bien agréable roman, où l'humour est assez présent. Rendant hommage à la poésie et aux jeux littéraires, Mortelles voyelles n'en demeure pas moins un très bon polar qui ne devrait pas déplaire aux amateurs du genre. De quoi donner envie de goûter de nouveau à la plume de Gilles Schlesser.
Bien difficile de ne pas conclure cette chronique sans une figure de style. Pour faire simple disons que j'ai pris ce roman et bien du plaisir ! (Le zeugma, je crois bien que c'est celle que je préfère...) Et puis ce roman a un autre mérite : il donne envie de (re)lire Pérec, Queneau et les autres...

 


 

Mortelles voyelles, de Gilles Schlesser, Parigramme (2010), 232 pages.

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