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Hannibal le lecteur

Championzé / Aurélien Ducoudray & Eddy Vaccaro

21 Avril 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Bande dessinée

Championzé est une bande dessinée parue en début d'année chez Futuropolis. Le récit est signé Aurélien Ducoudray tandis que les dessins sont d'Eddy Vaccaro.
Sous-titré « Une histoire de Battling Siki », ce livre nous raconte l'itinéraire hors-norme du champion du monde de boxe 1922, très peu connu il est vrai.
La BD est accompagnée, comme souvent chez Futuropolis, d'un dossier complémentaire.

 


championze.jpgRésumé

Qui connaît Battling Siki ? Premier champion du monde de boxe français, d’origine sénégalaise, son nom a été effacé des encyclopédies sportives. Les années 1920 sont sous le signe des colonies, et le racisme ordinaire s’accorde mal avec la négritude du champion.
Plus qu’une destinée hors du commun, Aurélien Ducoudray, dont c’est le premier scénario, et Eddy Vaccaro brossent avec brio le tableau d’une époque.

 


Mon avis

Effectivement, bien qu'assez amateur de sport (mais pas de boxe spécialement) je ne connaissais Battling Siki ni d'Ève ni d'Adam avant d'ouvrir cette bande dessinée. De manière clairement établie, on sait très peu de choses de lui. Son véritable nom même – peut-être Amadou M'Barick Fall ? - est sujet à controverse.
Il naît à Saint-Louis, au Sénégal en 1897. Enfant, il nage dans le fleuve éponyme et se fait remarquer, déjà pour une prouesse physique (il plonge récupérer des pièces d'or jetées par des Blancs depuis un bateau). Une comédienne hollandaise l'embarque vers la France où elle le fait se produire en spectacle comme nègre savant.
Encore adolescent, il est finalement laissé pour compte. Il enchaîne alors en France les boulots les plus ingrats avant d'être repéré à l'occasion d'une bagarre dans un bar pour ses coups de poing dévastateurs.
Il commence à boxer avec talent avant de se porter volontaire en 1914. Il reviendra des tranchées avec les honneurs, distingué de la croix de guerre et de celle du mérite, et poursuivra sa carrière de boxeur...

« Il était étonnant, ce jeune nègre, quand il montait sur le ring, on avait l'impression qu'il n'était pas à sa place. Il regardait autour de lui et ne semblait prêter aucune attention à son adversaire... puis le gong retentissait et il y allait !
Il avait aucun jeu défensif !! C'en était désolant, son poing droit était recroquevillé sur son flanc et le gauche pendait devant lui ! Alors forcément, il s'en prenait plein la tête !!! Mais il continuait quand même, il tournait autour de son adversaire, récoltant de plus en plus de coups, son bras comme un balancier...
Et puis d'un seul coup, c'est comme s'il décidait qu'il en avait assez, et là, il tombait sur son adversaire comme une bête sauvage ! »


Son style de boxe (ou son non-style comme disaient certains) ressemble étrangement à celui d'un certain Cassius Clay un demi-siècle plus tard. Comme Mohammed Ali (notamment lors du fameux "Rumble in the jungle", le combat de Kinshasa en 1974 face à George Foreman) la propension de Battling Siki à encaisser les coups sans broncher, avant de finalement répondre, semble impressionnante.

« 1920, dans un salon mondain...
Ce n'est pas de la boxe, ce type-là, c'est de la sauvagerie pure !! il faut d'urgence interdire le ring aux gens de son espèce !!!
La boxe est un sport noble qui ne souffre pas d'être traité de cette façon !
Sur le ring, ce Siki ressemble tellement à un grand singe qu'on craindrait qu'il ne morde !
D'ailleurs, certains s'en sont déjà plaints...
Non, vraiment, interdisons nos rings à ces spectacles dignes d'une ménagerie de cirque ! Le noble art n'est pas une cage à nègres ! »


Ce qui marque aussi à la lecture de la BD, c'est le racisme ambiant qui régnait en France dans ce premier quart du XXe siècle. Siki a vraiment eu la vie très dure de ce côté-là, et semble faire avec, sans trop s'en soucier, conscient de son talent et sourd face aux critiques des Blancs mettant en cause sa couleur de peau. On peut pourtant à l'époque lire les pires atrocités dans les journaux, et même les scientifiques s'y mettent.battling-siki.jpg

« Nous voudrions que les combats entre Blancs et Noirs ne soient pas renouvelés. D'une constitution différente de la nôtre, avec une boîte crânienne qui semble d'autant plus dure qu'on n'a pas eu le souci d'y réserver de la place pour loger quelque chose dedans et qu'on peut la marteler de coups sans autres dommages que ceux que l'on connaît soi-même, les nègres ont sur les Blancs des avantages suffisants pour que le moindre incident en défaveur de leurs adversaires les fasse triompher de ces derniers. »

Ou encore, dans le même genre...

« D'un point de vue médical, ce match fait surtout ressortir la fragilité du squelette blanc, comparé à l'ossature granitique du Noir, un avantage déloyal que Siki n'a pas hésité à utiliser ! »

Non !! Il a osé utilisé son corps pour boxer ! Incroyable ! Et bien sûr si un Blanc l'avait emporté sur lui, ces mêmes « scientifiques » n'auraient bien sûr pas été chercher de pitoyables excuses pseudo-anatomiques pour expliquer sa victoire.

Malgré tout cela, Siki continue d'enchaîner les victoires, le point d'orgue de sa carrière restant bien entendu son combat du 24 septembre 1922. A Montrouge, au Stade Buffalo, Siki encaisse coup sur coup puis finit par envoyer Georges Carpentier au tapis dans le 6e round. L'arbitre déclare d'abord Carpentier vainqueur, Siki étant disqualifé, pour un supposé croc-en-jambe (invisible sur la vidéo que l'on a du combat). Face à la pression de la foule qui scande « Siki vainqueur ! Carpentier tricheur ! » l'arbitre revoit son jugement et déclare Battling Siki champion du monde. La bande dessinée se poursuit, sur la tragique fin de carrière du boxeur français, peu gâté par la vie au final.

L'histoire déjà très intéressante en elle-même est rendue fort agréable à suivre par les très beaux dessins de Vaccaro, réalisés au crayon et tout en noir et blanc, lesquels servent parfaitement le propos de Ducoudray.

J'aime beaucoup les bandes dessinées de chez Futuropolis. D'abord parce qu'elles sont de qualité, mais aussi parce qu'elles ont souvent une dimension réelle (historique, sociale...) que j'apprécie, et qu'elles sont fréquemment accompagnées d'un dossier qui permet de poursuivre sa découverte, ici en l'occurrence celle de Battling Siki. Suivent donc l'histoire : un texte d'Aurélien Ducoudray faisant un peu le tour des connaissances – assez maigres il est vrai – que l'on posssède sur Battling Siki, et des extraits d'une autobiographie du boxeur publiée aux États-Unis en 1922.

Une bien belle bande dessinée sur le parcours extraordinaire d'un boxeur talentueux qui gagnerait à être plus connu. Il n'est pas nécessaire d'aimer la boxe pour apprécier la BD. La qualité des dessins et le destin d'exception de Siki suffiront à vous intéresser je pense...

 



Championzé : Une histoire de Battling Siki, d'Aurélien Ducoudray (récit) et Eddy Vaccaro (dessin), Futuropolis (2010), 117 pages + dossier.

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