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Hannibal le lecteur

Bien connu des services de police / Dominique Manotti

29 Octobre 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

Bien connu des services de police est le dernier roman de Dominique Manotti, paru à la Série Noire en février dernier.

Il est finaliste des Trophées 813.

 

 

Bien connu des services de policeRésumé

 

Commissariat de Panteuil, banlieue nord de Paris, été 2005.
La commissaire Le Muir, bureaucrate ambitieuse, compte bien faire de son fief un modèle de la « nouvelle politique de sécurité » du ministre de l'Intérieur, pour le bien de la population, mais surtout pour celui de sa carrière. Pour obtenir des résultats conformes aux attentes de leur hiérarchie, les hommes et femmes de terrain font ce qu'ils peuvent : ils s'arrangent avec la déontologie, avec les statistiques, avec les faits...
Nora Ghozali, commandant aux Renseignements généraux, observe non sans intérêt ce petit monde s'agiter. Certains policiers semblent avoir des accointances particulières avec la pègre locale. Pour le bien de leurs enquêtes peut-être ?

 

 

Mon avis :

 

Pas de quartier en banlieue

« La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »

Article XII de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1789), citation mise en exergue par l'auteur au début de son roman


L'attente fut longue pour les fans de l'auteur puisque le dernier Dominique Manotti, Lorraine Connection – qui a reçu de nombreux prix dont le prestigieux Dagger Award – était paru en 2006. Elle n'aura pas été vaine. Avec Bien connu des services de police, celle qui fut enseignante d'Histoire à l'université, militante et syndicaliste, s'intéresse au quotidien d'un commissariat de banlieue.

 

«  - La camionnette n'a pas été volée, personne n'a été frappé et tu n'as pas vu les voleurs. On va pas embêter le procureur avec ça, pas vrai ? Et comme l'épicier s'obstine, Robert se fâche : Je ne prends pas ta plainte, c'est tout. Dégage de mon bureau. Si t'es pas content, retourne dans ton pays.

L'épicier s'en va en maudissant la terre entière dans un chapelet de phrases bien senties en arabe. Devant l'air ahuri de Doche, Robert prend d'abord l'affaire à la légère.

- Ce sont les consignes mon bonhomme. Il faut faire baisser les statistiques de la criminalité et augmenter celle des résultats, donc limiter au maximum les dépôts de plaintes dans des affaires qu'on ne résoudra pas. Moi, je suis jugé sur ma capacité à le faire. Alors, je le fais. On ne retrouvera ni les voleurs de l'épicier ni les voleurs de la Mercedes, mais c'est plus facile d'envoyer un épicier arabe se faire foutre qu'un cadre de banque. Vu ? Puis Robert devient amer : Nous, les flics, on n'a pas d'illusions à se faire, on n'arrivera pas à faire évoluer la société mais, au moins, des bons chiffres, ça peut faire évoluer une carrière et, crois-moi, la mienne, de carrière, elle en a besoin. Dans ce commissariat, je suis en enfer, j'ai dix ans de plus que tout le monde, et je suis seulement sous-brigadier. J'ai pas l'intention de le rester jusqu'à la retraite. »

 

Comme à l'accoutumée, son roman, on ne peut plus réaliste, est le fruit d'un travail de recherche de longue haleine. Comme elle l'explique en interview, presque tout ce qui figure dans son livre est vrai. C'est sans doute pour ça que le comportement de certains policiers nous fait dresser les poils comme jamais. Dominique Manotti écrit toujours au présent et s'interdit tout ce qui ne fait pas progresser l'intrigue et l'action. Résultat : pas un mot de trop, son écriture est un modèle d'efficacité.

 

« Puis une femme pauvre, mal habillée, usée par la vie, qui raconte dans un français hésitant et approximatif qu'elle habite dans la cité des Musiciens. Son compagnon, la bat, régulièrement, et pas seulement quand il a bu. Mais ça, c'est pas grave. Son père aussi battait sa mère. Ce qui est grave, c'est qu'elle a deux enfants en bas âge, six et deux ans, et elle a peur pour eux. Robert la fait asseoir, lui demande son nom : madame Stokovicz. « Un café, madame Stokovicz ? » Il lui sert un café, prend son temps, l'écoute, lui parle prison pour son homme, chômage, misère, vengeance, assure que les choses peuvent s'arranger, avec de la patience, tous les hommes sont violents, vous savez, plus ou moins, et conclut qu'elle ferait mieux de ne pas porter plainte. La femme est perdue, elle repart vers la cité des Musiciens. « Pas deux femmes battues dans la même journée, commente sobrement Robert. Toujours les statistiques. » Doche se sent au bord des larmes. Robert est presque affectueux maintenant, il lui met la main sur l'épaule, comme à un gosse qu'il faut consoler.

- Tu sais, Sébastien, la vraie vie ne ressemble pas à ce qu'une chiée de pousse-mégots t'ont appris à l'école. Les flics travaillent dans les poubelles du matin au soir, et ils font comme ils peuvent. Tu comprendras vite, comme tout le monde. »


Elle excelle aussi dans l'art de donner vie à des protagonistes très différents, qu'on aime ou qu'on déteste, mais sur lesquels elle ne porte pas de jugement de valeur. On suit au sein de ce microcosme urbain, de nombreux policiers. Deux bleus, Sébastien Doche et Isabelle Lefèvre, découvrent à leurs dépens la triste réalité du terrain, bien loin des beaux discours de l'école de police. Ivan Djindjic essaie de fuir un passé qui le rattrape et ne souhaite plus qu'une chose : quitter la police. La commissaire Le Muir, archétype de la carriériste, a pour chauffeur un ancien activiste tendance extrême-droite et sous ses ordres tous types d'hommes, plus ou moins honnêtes, dont certains n'hésitent pas à arrondir leurs fins de mois en faisant travailler des filles. En retrait, observant ce qui se déroule sous ses yeux, on retrouve Noria Ghozali, une vieille connaissance des habitués de l'auteur, qui a parcouru bien du chemin depuis Nos fantastiques années fric.
Mensonges policiers, comportements accablants, politiciens sans scrupules, ghettoïsation, violence ordinaire... : seul le courage de certains permet d'éclaircir quelque peu ce sombre tableau.

«  - Toi et moi, nous sommes bien placés pour savoir à quel point, dans ce domaine, il est difficile d'avoir des certitudes. Quand un flic cherche du renseignement, et comment pourrait-il faire son travail sans renseignement, c'est son oxygène, il est amené à fréquenter ceux qui le détiennent et qui sont par définition des truands. Et quand il fréquente des truands, il est amené à entendre des choses qu'il préférerait ne pas entendre. Après, ce qu'il en fait, question d'arbitrage... »


En adoptant un point de vue ultra-réaliste, au ras du bitume, Dominique Manotti dresse un portrait de la banlieue sans concession, en évitant habilement de sombrer dans le manichéisme primaire. Il y a de fortes chances pour que Bien connu des services de police, véritable témoignage sur les conditions de vie en banlieue dans les années 2000, soit un roman noir qui fera date.

 

 

À signaler : un entretien fort intéressant accordé par Dominique Manotti à l'émission Cercle Polar. Elle y parle longuement (comptez une petite demi-heure) de son travail d'écrivain, et plus particulièrement de l'écriture de Bien connu des services de police.

 


 

Bien connu des services de police, de Dominique Manotti, Gallimard/Série Noire (2010), 210 pages.

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Xavier 02/11/2010 11:07


J'aime bien les romans de Manotti, j'avais trouve celui-ci un peu trop caricatural avec une addition certes de faits réels mais qui ne peuvent un reflet d'ensemble de la réalité, on en avait parlé
sur la liste 813.


Hannibal 02/11/2010 22:18



Que tous ces (mé)faits se déroulent au même endroit quasiment au même moment, j'en conviens, on n'y croit pas forcément à fond, mais quand on sait que tout ce qui figure dans le livre ou presque
est vrai, ça fait froid dans le dos...


A ce propos, je ne saurai que trop conseiller l'écoute de cet
entretien que l'auteur a accordé à l'occasion de la sortie de ce roman dans l'émission Cercle Polar.



Pierre FAVEROLLE 01/11/2010 20:41


Salut Hannibal, j'ai adoré celui-là et je lui ai mis un coup de cœur ... en espérant que plein de gens vont le lire. Je suis en train de lire Scarelife (qui m'impressionne) alors je ne lis pas ton
billet mais je reviens pour t'en dire un mot ... demain ou après demain.


Hannibal 01/11/2010 21:41



Bonne lecture Pierre ! Et à bientôt alors, je suivrai ça de près...



alain 31/10/2010 11:17


Pas encore lu. J'ai été marqué surtout par "Sombre sentier"


Hannibal 01/11/2010 21:41



Bonne lecture alors, à l'occasion. Pas encore lu Sombre sentier pour ma part. Il me reste encore quelques Manotti à lire et si je les ai tous aimé, je crois que celui dont je garde les
meilleurs souvenirs est Le Corps noir, peut-être pour son aspect historique.