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Lundi 23 avril 2012 1 23 /04 /Avr /2012 23:04

Le syndrome [E] est un roman de Franck Thilliez initialement paru au Fleuve Noir en octobre 2010 (il est depuis disponible en poche chez Pocket).

 

 

syndrome-E.jpg Résumé

 

Liège, Belgique

Ludovic Sénéchal, cinéphile et collectionneur de la région lilloise a fait le déplacement outre-Quiévrain après avoir vu une annonce sur Internet. Un particulier possédant plus de 800 bobines anciennes est disposé à les vendre à bon prix. Sur place, Ludovic perd la vue en visionnant l'un de ces vieux films. Le lieutenant Lucie Henebelle voit ses vacances écourtées : on la charge de l'affaire du film qui rend aveugle.

Notre-Dame-de-Gravenchon, Seine-Maritime

Lors de travaux pour installer un pipeline, le conducteur d'un bulldozer fait une macabre découverte : sa pelle rencontre un corps humain. Au final, c'est pas moins de cinq cadavres qui vont être déterrés. Les corps, des adultes de sexe masculin, n'ont plus de mains, plus de dents et même leur crâne a été scié pour en extraire le cerveau. En l'absence de la moindre piste, la Crim' demande au profiler Franck Sharko de reprendre le service.

 

 

Mon avis

Dans Train d'enfer pour ange rouge, et surtout  Deuils de miel (mon Thilliez préféré), j'avais beaucoup aimé le personnage de Sharko, ce flic torturé, pour qui j'avais eu beaucoup d'empathie. N'ayant pas lu un Thilliez depuis  L'anneau de Moebius, c'est donc avec un double intérêt que j'ai ouvert ce Syndrome [E] : voir l'évolution de l'auteur et retrouver Sharko.

Je suis Thilliez depuis ses débuts dans la collection Rail/Noir, alors qu'il était encore anonyme, lui qui, vous le savez peut-être, a pris une nouvelle dimension au niveau de la notoriété et des ventes ces dernières années, après l'adaptation ciné de La chambre des morts et son transfert du Passage au Fleuve Noir.

 

On retrouve ici ce qui a fait le succès de ses premiers romans.

Des intrigues solides et plutôt originales – le film qui rend aveugle ici, par exemple. Des intrigues, oui, car au départ il y en a bien deux, distinctes, bien qu'il ne faille pas être grand clerc pour deviner qu'elles vont être amenées à converger, tout comme Sharko et Hennebelle (qui avait elle aussi enquêté dans deux précédents romans : La chambre des morts et  La mémoire fantôme).

Une capacité à apporter au lecteur des connaissances scientifiques sur des sujets divers (le cerveau, le cinéma d'antan...) tout en ayant l'air de ne pas y toucher.

Une maîtrise du niveau de suspense que d'aucuns peuvent lui envier. Franck Thilliez parvient à accrocher son lecteur dès le départ puis ne le lâche plus, sans pour autant en rajouter des caisses comme pourrait le faire l'auteur de thriller novice, prêt à en mettre plein la vue à son lecteur avec force cliffhangers plus ou moins réussis à l'appui.

Des personnages réalistes, tourmentés et travaillés en profondeur, auxquels il est plutôt aisé de s'identifier, bien loin des super-héros que l'on rencontre parfois dans le polar. Sharko a évolué depuis la dernière fois. Il n'est pas en grande forme (on le serait à moins) et a désormais quelques lubies qui rappelleraient presque Monk, autre enquêteur de fiction (il lui faut nécessairement une baignoire à l'hôtel par exemple).

 

Nonobstant ces qualités, je n'ai pas été totalement convaincu par Le syndrome [E]. Je pense que ma déception est en grande partie due à une composante du récit à laquelle l'auteur ne m'avait pas habitué jusqu'à présent : l'histoire d'amour. Je l'ai vue venir petit à petit, et j'ai eu le temps de me dire «non, il va quand même pas nous faire ça, on est pas dans un Harlequin là. » Et pourtant si... Peut-être que certains lecteurs (certaines lectrices ?) auront trouvé cet aspect réussi. Tant mieux. Pour ma part je ne l'ai même pas trouvé pertinent et je pense qu'on aurait très bien pu s'en passer.

Ma semi déception vient sans doute aussi du fait qu'on m'a beaucoup vanté ce roman, et en particulier son dénouement censé obliger le lecteur à se ruer sur la suite. J'ai trouvé qu'il était correct mais qu'il ne cassait pas pour autant trois pattes à un canard.

 

Au final, et bien que n'ai pas retrouvé le même plaisir de lecture que celui que j'avais éprouvé à lire   Deuils de miel , j'ai passé un bon moment avec Le syndrome [E] et je lirai sans doute GATACA un jour ou l'autre, mais je n'ai nullement éprouvé le besoin de me ruer dessus.

 


 

Le syndrome [E], de Franck Thilliez, Fleuve Noir (2010), 430 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 20:49

Interview réalisée le 31 mars 2012 dans le cadre du festival Quais du Polar, à Lyon, où Tim Willocks dédicaçait entre autres son nouveau roman, Doglands.

 

 

Hannibal le lecteur : Bonjour Tim Willocks. Pour commencer, pouvez-vous nous raconter comment vous est venue l’idée principale de Doglands ?

Tim Willocks : J’ai réellement un chien nommé Furgul, que j’ai récupéré à la fourrière. Il a beaucoup de cicatrices, des traces de plomb dans les flancs, mais je ne sais pas comment il les a eues, ni quelle était sa vie avant la fourrière. Dans les fourrières de Dublin, les animaux ont cinq jours pour trouver preneur avant d'être piqué, et j’ai depuis longtemps à l’idée que mon chien a trompé la mort plusieurs fois. Alors que j’étais en train de travailler sur Twelve Children of Paris, que je viens juste de terminer, je me suis retrouvé comme bloqué. Alors un soir où je n'avançais plus, j’ai écrit la phrase « il était une fois dans les Doglands ». Selon moi, les chiens sont à la fois partout et nulle part, car ils sont invisibles. De là, j’ai commencé à écrire. J’avais juste la première phrase, et pas de réelle ambition. Il n’y avait pas d’enjeu, pas de fierté ou d’ego attachés à ce projet, contrairement à mes autres romans, qui ont une réelle importance pour moi. C’était donc une sorte d’évasion, et à ma surprise, l’histoire était écrite en six semaines. Et parce que je ne connais rien de la vie qu'a eue mon chien avant que je ne l’adopte, j’ai pensé qu’il fallait que je commence l'histoire au début, lorsqu’il était un chiot.


Hannibal le lecteur : Le plus réussi dans ce roman est probablement l’idée de donner à voir et à ressentir le monde dans lequel nous vivons à travers le regard d'un chien. Est-ce que cette idée vous est venue dès le début ?

Tim Willocks : Oui, l’idée d’écrire du point de vue du chien est venue dès le début. C’était une vision très directe, et stylistiquement aisée, avec des mots simples qui semblaient correspondre au point de vue du chien. Le début est écrit encore plus simplement, car il est encore un chiot. Peu à peu, le vocabulaire s'étoffe.


Hannibal le lecteur : Aviez-vous un objectif précis en écrivant Doglands ? Celui d’écrire spécialement pour les enfants peut-être ? Ou était-ce seulement pour vous-même ?

Tim Willocks : Je suppose que mon but était inconscient. J’ai essayé d’écrire inconsciemment, sans trop y réfléchir. L’objectif n’était pas tant d’écrire pour les enfants, que de correspondre au point de vue du chien, qui est lui-même un enfant au début.


Hannibal le lecteur : L’histoire est pourtant assez dure, et ce dès les premières pages.

Tim Willocks : En effet, c'est une histoire rude, en un sens. Furgul souffre et encaisse beaucoup. Mais le rôle du héros est aussi de souffrir. Et plus j’entrais dans l’histoire, plus je réalisais que nous sommes nous-même plus ou moins traités comme des chiens par le système.


Hannibal le lecteur : Si vous le voulez bien, parlons un peu du personnage de Churchill, qui nous a semblé très intéressant.

Tim Willocks : Avec Churchill, ce que je trouvais intéressant c’est qu’il n’y a pas de déception du point de vue du chien, parce que les chiens ne comprennent pas les mensonges. J’ai l’impression que nous vivons dans un monde de mensonges de bien des façons. Les gens mentent tout le temps. Tous ces petits mensonges qui nous entourent dans la rue comme les publicités pour nous dire que c’est ainsi que nous devrions être. En ville, on voit sans cesse des représentations de la façon dont on devrait être, dont on devrait se voir, de ce qu’est la beauté. Tout cela nous dit que nous ne sommes pas assez bien. Et pour de nombreuses raisons, Furgul n’est pas assez bien. Il est mal fichu dès le début. Il est devenu inadéquat le jour-même de sa naissance parce qu’il n’est pas de race pure. Nous sommes dans un monde où le système de valeurs nous dit sans cesse : « pas assez bon », « inadéquat », « essayez encore », « travaillez plus »,etc. et où la plupart des gens ne font qu'« échouer ». Ce monde est un fantastique terrain pour l'échec. On nous fait croire que si on obéit, comme le fait Churchill, si on est sage, si on étudie beaucoup, si on passe des examens... on sera récompensés par une vie de rêve. Mais tout cela n’est qu’un mensonge, une trahison. Avec ou sans diplôme, il y a un taux de chômage affolant chez les jeunes de moins 25 ans. Et sans travail, on ne peut pas être complètement heureux.


Hannibal le lecteur : Vous nous avez dit avoir écrit Doglands en 6 semaines, durant lesquelles vous n’aviez eu qu’à suivre les personnages et le fil de l’histoire. Vous travaillez différemment d'habitude ?

Tim Willocks : Oui, l’autre livre (Twelve Children of Paris, NDLR) m’a plutôt pris 6 ans (rire). Doglands était très intéressant du point de vue du procédé d’écriture car j’ai vraiment pu prendre des libertés et j’ai apprécié cela. Je laissais les personnages aller où ils le voulaient.
Lorsqu'on écrit un livre, il faut savoir qu'il y a beaucoup de pression (qu'elle soit visible ou non), car on essaie de satisfaire les attentes des lecteurs, les envies des éditeurs. Les éditeurs américains sont capables d'envoyer des dizaines de pages de notes de lecture. Quand Thomas Harris a soumis Le Silence des Agneaux à son éditeur, pour prendre un exemple connu, celui-ci lui a renvoyé 35 pages de notes lui disant de modifier une bonne partie de son manuscrit. Il a répondu qu’il ne changerait pas un seul mot, ce qu’il a fait, et bien entendu, avec le succès que l'on sait. Doglands aussi, mon éditeur a voulu qu'il soit modifié, mais je ne l’ai pas fait. Tout ça pour dire qu’en écrivant, il y a la pression de devoir satisfaire les attentes des uns et des autres. Je crois que c’est pour ça qu'à un moment, j’avais arrêté d’écrire Twelve Children of Paris


Hannibal le lecteur : Étiez-vous un grand lecteur, enfant ?

Tim Willocks : Je l’étais effectivement. À 8-9 ans, j’ai lu beaucoup de livres d’Enid Blyton dont la série du Clan des Sept. Je n’en ai pas relu depuis donc je n’ai aucun jugement à porter sur son style. A cette époque-là il n’y avait pas vraiment de fossé entre les enfants et la littérature. Enfant vous lisiez des livres pour enfants, puis de la fiction populaire, et à l’école des œuvres classiques (Dickens par exemple).
Ça me fait penser qu'il y a eu des études récentes suggérant que tant qu’un enfant ne prend pas de plaisir à lire de la fiction, et ce peu importe la qualité littéraire, il ne prendra pas l’habitude de lire. Et l’imagination d’un enfant se développe par son habitude à lire. Les enfants qui lisent auront plus de facilité, pas seulement concernant la créativité, mais aussi dans les mathématiques ou la physique par exemple. Et pour revenir à votre question, je lisais effectivement beaucoup.


Hannibal le lecteur : Vous étiez un grand lecteur enfant... Vous ne l'êtes plus ?

Tim Willocks : Si, je lis toujours beaucoup. Mais quand je suis dans une phase d’écriture, je ne lis pas de romans, parce que je ne veux pas me dire que j’aime ou non le style de l’auteur, ni que ça puisse interférer d'une manière ou d'une autre dans ma façon d’écrire. Je lis plutôt des textes non romanesques dans ces moments-là, des essais, des livres documentaires...


Hannibal le lecteur : Votre traducteur français, Benjamin Legrand, est également un auteur de polar (Le cul des anges, Un escalier de sable, NDLR). Est-ce lui qui a choisi de vous traduire ?

Tim Willocks : Je dirais qu'on s’est mutuellement choisis. Il a traduit La Religion et Doglands. J’espère qu’il traduira aussi les suivants car il a fait un travail fantastique. Il a son propre style, qu’il ajoute à la traduction. Sérieusement, je crains que mes livres soient meilleurs en français qu’en version originale. Mais je ne le saurai jamais car je ne serai sans doute jamais capable de les lire en français.


Hannibal le lecteur : Vous avez donc fini Twelve Children of Paris. Peut-on savoir quand il sera publié ?

Tim Willocks : Il ne sera pas publié avant le printemps 2013 en Angleterre. Pour la version française, cela dépendra donc du travail de Ben.


A lire aussi : la chronique de Doglands.

Un grand merci à Élodie pour sa précieuse collaboration sur cette interview.

 

© Polars Pourpres / Hannibal le lecteur - 2012

Par Hannibal - Publié dans : Interview
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Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 19:55

Doglands est le cinquième roman de Tim Willocks à paraître en France. Publié chez Syros, il est présenté par son éditeur comme un roman jeunesse mais pourra séduire un plus large public.

 

 

http://polars.pourpres.net/img/uploads/51RCWD5A1KL._SL500_.jpgRésumé

 

Dans un chenil que les chiens appellent la « fosse de Dedbone », un homme élève des lévriers dans de terribles conditions. Les meilleurs sont amenés à concourir sur le champ de course. Pour les faibles, les malades et les blessés, une seule option : la mort. C'est dans ces conditions que Keeva, la plus rapide des championnes, met au monde quatre chiots. Lorsqu'ils ont un peu grandi, elle annonce à Furgul que leur père n'est pas un lévrier et lui demande de fuir avec ses sœurs avant que Dedbone ne remarque leur « impureté » et ne les tue.

 

 

Mon avis

 

« Les chiens apprenaient quelques mots de la langue des maîtres, ceux qu'ils entendaient tout le temps comme « Non ! » et « Assis ! » et « Go ! » et « Cage ! » et « Vaurien ! ». Mais le reste n'était que du charabia. Les maîtres se croyaient très intelligents, mais le fait est que les chiens pouvaient apprendre au moins un peu de la langue humaine, alors que les maîtres étaient trop stupides, ou trop paresseux, pour apprendre la moindre bribe de la langue des chiens.
Pas un seul mot.
Les chiens n'avaient pas besoin d'apprendre tous les mots humains, parce qu'ils pouvaient lire ce que les humains ressentaient. La plupart des humains ne pouvaient pas lire les chiens du tout. En fait, ils ne pouvaient même pas se lire les uns les autres. »

On ne présente plus Tim Willocks, ancien psychiatre auteur d'une poignée de romans marquants, souvent salués par ses pairs (Bad City Blues, Les rois écarlates, Green River et plus récemment, La religion). Pour une première incursion en littérature pour la jeunesse, Doglands (traduit par Benjamin Legrand) est une réussite à bien des égards.

 

Roman d'aventure et récit initiatique à la fois, cette histoire atypique devrait séduire les jeunes lecteurs de par ses nombreuses qualités. Le parcours de Furgul, ce chiot que la vie n'a pas épargné, est un combat de tous les instants, aussi l'action ne manque pas dans ce texte qui rappelle les réussites de Jack London que furent Croc-Blanc et L'appel de la forêt.

« Furgul avait découvert qu'il lui fallait intégrer beaucoup de choses. Il se retrouvait dans un monde de règles. Règles qui n'avaient pas beaucoup de sens, ou pire semblaient totalement injustes. Ces règles étaient les suivantes :
Ne fais pas ci et ne fais pas ça.
Ne vas pas ici et ne vas pas là-bas.
Si tu as une impulsion, réprime-là.
Si tu veux quelque chose, tu ne peux pas l'avoir.
Reste tranquille.
Ne dérange pas les grands quand ils regardent la boite-à-bruits.
Ne te lèche pas le bas-ventre devant la maîtresse.
Et même si les grands font quelque chose, cela ne signifie pas que tu peux faire de même.
Comme le disait Churchill : « Si tu ressens l'irrésistible envie de faire un truc drôle – n'importe quoi de marrant –, alors tu ferais mieux d'imaginer que tu vas enfreindre une nouvelle règle, même si personne ne t'as jamais dit en quoi elle consiste. »

Ici, la grande idée de l'auteur est d'avoir pensé à raconter son histoire du point de vue des chiens, lesquels ne parlent pas le langage des humains, pas plus qu'ils ne comprennent la plupart de leurs agissements. Furgul grandit au fil des pages et saisit de mieux en mieux les comportements des hommes. Ce prisme plutôt original permet à Tim Willocks d'apporter une autre dimension à son texte. Là où les plus jeunes lecteurs auront grand plaisir à suivre les aventures d'un chien prêt à tout pour rester libre et sauver sa mère, les adultes pourront voir aussi une critique à peine voilée de la société néolibérale dans laquelle nous vivons.

« C'était injuste, bien sûr, mais comme l'expliqua Churchill : « Les grands ne te font pas encore confiance. Il faut leur prouver que tu es un bon chien, tout comme moi.
– Ça veut dire que je suis un mauvais chien ? demanda Furgul.
– Eh bien, tu es un petit peu trop sauvage, répondit Churchill.
– Mais je suis sauvage, répliqua Furgul. Et j'aime l'être. Être sauvage, c'est génial !
– Il faut que tu arrêtes de penser de cette manière, dit Churchill. Il faut que tu commences à penser correctement. Les animaux de compagnie ne sont pas sauvages. C'est tout l'intérêt d'être un animal de compagnie. Il faut que tu te mettes au pas et que tu suives les ordres à la lettre. Tu dois t'adapter et coller à la routine. Il faut que tu gardes la queue basse et que tu surveilles ton pipi et tes crottes. En bref, il faut que tu restes à ta place, sans semer de perturbations. Sinon, eh bien – qui sait ? – ils pourraient arrêter de nous nourrir ! Et alors, qu'est-ce qu'on deviendrait ?
– Donc, il faut que j'arrête d'être sauvage en échange d'un bol de petites croquettes marron ?
– Voilà, c'est ça ! fit Churchill. T'es plus dégourdi que t'en as l'air.
– Ce que tu veux dire, c'est que nous devons vivre avec la queue entre les pattes ?
– Bien sûr, dit Churchill, secouant le pathétique petit morceau de boudin qui lui tenait lieu de queue. N'est-ce pas ce que tout le monde fait ? »

En effet, le point de vue animal permet assez aisément, et de manière plutôt légère – Doglands n'est pas exempt d'humour – de dénoncer certains de nos travers, un peu à la manière d'Orwell dans La ferme des animaux. Le personnage de Churchill, un bouledogue de compagnie très heureux de sa condition et prêt à obéir à toutes les règles de ses maîtres pour peu qu'il ait ses croquettes, est à cet égard très réussi.

Que les amateurs de Tim Willocks se rassurent, le retour de Tanhauser – le personnage principal de La religion – est annoncé pour bientôt (sans doute 2013 en France). Doglands, roman qu'il a écrit en quelques semaines alors qu'il connaissait quelques difficultés à terminer Twelve Children of Paris, devrait leur permettre de patienter sans déplaisir. Même lorsqu'il se lance dans l'inconnu, force est de constater que Tim Willocks n'en demeure pas moins talentueux. Rien n'est encore sûr, mais il se pourrait bien qu'on retrouve Furgul, le chien courageux, dans un prochain roman.

 


 

Doglands (Doglands, 2011), de Tim Willocks, Syros (2012). Traduit de l'anglais par Benjamin Legrand, 343 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Littérature jeunesse
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Jeudi 5 avril 2012 4 05 /04 /Avr /2012 18:51

Le Briseur d'âmes (Der Seelenbrecher, pour la VO allemande) est le quatrième roman du jeune auteur allemand Sebastian Fitzek, publié en France chez l'Archipel, comme les précédents.

 

 

http://polars.pourpres.net/img/uploads/le_briseur_d_ames.jpgRésumé

 

Un criminel d’un genre nouveau terrorise Berlin et sa région, et le comble, c’est qu’il ne tue même pas. Les jeunes femmes ayant eu le malheur de croiser son chemin sont retrouvées en vie. Vivantes certes, mais totalement apathiques, désormais incapables de la moindre interaction avec les autres. Les journalistes ont tôt fait de trouver un surnom évocateur à ce psychopathe : le Briseur d’âmes.
Dans le même temps, un patient d’une clinique berlinoise victime d’une amnésie totale après un accident de voiture a une seule idée en tête. Celui que les soignants ont rebaptisé Caspar ne souhaite rien de plus que retrouver son identité.

 

 

Mon avis

 

Après Thérapie, Ne les crois pas et Tu ne te souviendras pas, Sebastian Fitzek nous prouve une fois de plus qu’il est loin d’avoir épuisé le stock d’idées originales qui semblent sortir sans effort de son cerveau fécond. Comme il nous l’a récemment expliqué en interview (voir par ici), l’auteur part d’une question de départ atypique, essaie de trouver une fin surprenante, puis laisse les personnages le guider pour relier les deux bouts.

 

Ici, tout part de ce « tueur » qui n’en est pas un, puisqu’il préfère anéantir l’âme de ses proies plutôt que de détruire leur corps. Il faut ajouter à ce modus operandi original ces énigmes que le Briseur d’âmes laisse sur ses victimes, et qui permettent au lecteur de faire travailler ses cellules grises en même temps que les protagonistes du roman, ce qui est plutôt agréable.

 

Une fois le décor planté, le suspense peut aller crescendo et les pages se tournent de plus en plus vite – le fait que le narrateur, Caspar, ne sache pas lui-même qui il était avant son accident ajoute encore de l’intérêt à l’intrigue. A partir du moment où les personnages se retrouvent coincés par une terrible tempête de neige au sein de la clinique, la tension devient permanente et les rebondissements fusent, nombreux et bien sentis. L’élève Fitzek se sort très bien de cet exercice délicat qu’est le huis clos, nous laissant deviner au passage ses influences (bien difficile par moment de ne pas penser à Shining ou à Dix petits nègres).

Avec ce quatrième opus, maîtrisé et emballant, Sebastian Fitzek confirme une fois de plus que le succès soudain de  Thérapie, son excellent premier roman, était loin d’être le fruit du hasard. Dans la veine du thriller psychologique, on ne fait pas beaucoup mieux actuellement et les amateurs du genre ne seront sans doute pas déçus du voyage.

 


 

Le briseur d’âmes (Der Seelenbrecher, 2008), de Sebastian Fitzek, l’Archipel (2012). Traduit de l’allemand par Penny Lewis, 266 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar allemand
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Mercredi 21 mars 2012 3 21 /03 /Mars /2012 10:58

Interview réalisée le 18 mars 2012 dans le cadre du Salon du livre de Paris, où Sebastian Fitzek dédicaçait son nouveau thriller, Le Briseur d'âmes

 

 

Hannibal le lecteur : Bonjour Sebastian Fitzek. Avant tout, pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez commencé à écrire ce type d'histoire ?

Sebastian Fitzek : Je voulais juste écrire des romans que je voudrais lire moi-même, et je suis passionné par les thrillers. Pas seulement les « psycho-thrillers », mais les thrillers en général.

HLL : Avez-vous un but précis en les écrivant ?

SF : J’ai toujours l’idée d’une fin avant de commencer, parce que je pense qu’écrire un thriller, c’est comme raconter une blague. Il faut connaître la chute avant de commencer à la raconter sinon ça ne sera jamais drôle à la fin. Mais je n’ai que le début et la fin : le reste est à l’initiative des personnages, et ce sont eux qui changent l’histoire comme ils le souhaitent, pas moi.

HLL : Les auteurs de « psycho-thrillers » sont forcément un peu fous pour inventer ces histoires, non ?

SF : C’est une question qui revient souvent. En fait, je pense que les lecteurs sont encore plus fous que moi car ils me paient pour que je leur fasse peur ! Donc, je crois que, soit on est tous fous, soit personne ne l’est. Je préfère me dire qu’on est tous sains d’esprit.

HLL : Vous êtes venu déguisé aujourd'hui pour votre dédicace (avec une camisole de force et un masque d'Hannibal, cf. photo ci-dessus, NDLR). Pour quelle raison ?

SF : Je cherche à divertir les lecteurs avec mes livres. Lors des rencontres et des dédicaces, je trouve très ennuyeux de rester assis à parler et signer des livres, alors j’essaie de divertir le public et de rendre l’histoire plus réaliste. Je trouve ça amusant.

HLL : Comment-vous est venue l'idée principale du Briseur d'âmes ? (Un homme laisse ses victimes physiquement saines mais totalement apathiques, mentalement détruites, NDLR).

SF : J’avais l’impression que c’était plus horrible d’être enfermé dans son propre corps que d’être tué. L’idée du livre m’est venue quand j’ai rendu visite à mon frère dans un hôpital psychiatrique. N’ayez pas peur, c’est un médecin, il va bien (rires). Un jour, alors que je lui rendais visite, il y a eu une urgence... Je pense que toutes les bonnes histoires commencent par un « Et si… ». Je me suis dit : « et si ce n’était pas une urgence, mais un tueur ? Que ferait-il alors dans cette clinique ? » L’histoire s’est construite pas à pas à partir de là.

HLL : Dans Le Briseur d'âmes, on trouve des devinettes. Comment les avez-vous travaillées ? Vous vouliez que le lecteur puisse chercher les réponses lui-même tout en lisant ?

SF : Mes « psycho-thrillers » parlent de problèmes dont on ne peut déterminer s’ils sont réels ou fictifs. Je voulais donc que le lecteur soit davantage impliqué. Habituellement, on ne fait que lire, simplement. Au mieux, ça crée des sensations. Mais là, je voulais que le lecteur se retrouve vraiment dans la même position que le personnage principal. Chaque
lecteur qui lit ce livre participe donc à une expérience psychologique, comme certains personnages dans le roman.
Chaque bonne histoire doit devenir vivante, et je voulais aller un peu plus loin encore cette fois-ci. C’est peut-être la différence principale par rapport à mes autres livres : le fait que le lecteur soit personnellement impliqué dans l’histoire.

HLL : Êtes-vous un lecteur de polar vous aussi ?

SF : Oui, je suis un grand fan de thrillers. J’ai lu tout Harlan Coben. J’ai grandi en lisant Stephen King, je suis un enfant des années 80. Stephen King, Crichton, Grisham : c’était les best-sellers de l’époque. Mais je lis également Grangé parmi les auteurs français, et des écrivains allemands ou scandinaves aussi. Je lis de tout.

HLL : Seulement du thriller ?

SF : Principalement du thriller oui. Mais bien sûr, je lis également des auteurs contemporains comme Philip Roth par exemple. Tom Wolfe m’a inspiré, et Shakespeare aussi, pour certaines situations dramatiques. Des tonnes d’auteurs m'ont influencé, mais pas forcément un en particulier.

HLL : Vous n'êtes pas le premier auteur de polar à mentionner Shakespeare. Cela peut paraître étonnant...

SF : Dans Roméo et Juliette par exemple, il y a une fin dramatique, et un conflit insoluble aussi. On retrouve ce principe d’histoire dans de nombreux thrillers, ou même dans Twilight. Deux personnes veulent se rapprocher, mais quelque chose les en empêche.

HLL : En France, nous connaissons très peu d'auteurs de polar allemand. Lesquels nous conseilleriez-vous ?

SF : Il y a par exemple Frank Schätzing avec Abysses, un grand best-seller en Allemagne, et même dans le monde entier. J’aime aussi beaucoup Andreas Eschbach (un auteur de SF allemand : Jésus Vidéo, Des Milliards de tapis de cheveux, En panne sèche, NDLR), qui écrit des intrigues très intéressantes. Et aussi Patrick Süskind (Le Parfum), il y a plus longtemps. Ou encore Ferdinand von Schirach (dont le recueil de nouvelles Crimes est paru en France, NDLR), très célèbre en Allemagne.

HLL : Trouver les idées de vos livres, c'est difficile ou ça vous vient naturellement, sans effort ?

SF : Ce n’est pas très difficile, mais le plus difficile, c'est de transformer les questions en histoires et de trouver des bonnes fins. J’ai plusieurs questions de type « Et si… », mais je n’ai pas forcément les fins correspondantes, donc je ne peux pas commencer à écrire. La fin surprenante, c’est toujours ça le plus difficile à trouver.

HLL : Après avoir terminé un livre, avez-vous déjà eu peur de ne pas trouver d'idée pour le suivant ?

SF : Non. J’ai plusieurs histoires en réserve, et je ne pense jamais aux lecteurs en écrivant. Les écrivains tombent parfois dans un piège en se disant : « J’ai écrit telle chose, donc mes lecteurs attendent telle autre ». Le lecteurs ont alors l’impression que c’est téléphoné. Disons que j’essaie toujours d’écrire l’histoire que je voudrais lire, et je suis content de ne pas être le seul lecteur au final.

HLL : Lorsque vous écrivez, avez-vous des choses à dire à vos lecteurs ou voulez-vous seulement leur faire passer un bon moment ?

SF : Les divertir, c’est mon objectif principal. Les auteurs de thrillers sont là pour divertir le public. Moi quand je lis des romans, je veux me divertir. Sinon, je lirais des essais. Mais parfois, c'est vrai, il y a des sujets que je choisis, principalement quand je veux me libérer de quelque chose. C’est une sorte de thérapie. C'est le cas par exemple de la pédophilie dans Tu ne te souviendras pas. Il s'agit d'un gros problème en Allemagne, dont personne ne parle vraiment. Je ne me dis pas, dès le départ, que je vais parler de tel ou tel sujet, mais pendant l’écriture, l’histoire me permet parfois d’introduire un sujet qui me tient à cœur.

HLL : Dans Ne les crois pas, la prise d'otage se déroule dans une station de radio berlinoise (Sebastian Fitzek travaille pour la radio à Berlin, NDLR). Quelle part de vous y a-t-il dans les personnages de vos romans ? Vous êtes l'un des personnages ?

SF : Je dirais plutôt que je suis un peu tous les personnages à la fois. J’essaie de ne pas m’inspirer de personnes réelles pour ne pas être attaqué ensuite. Mais à chaque fois que j’écris, des amis me disent avoir reconnu un tel ou un tel. Ça doit être mon subconscient.

HLL : Vous n'êtes donc pas pyromane ? (Rires) (Dans Ne les crois pas, l'un des journalistes de la station est un peu dingo et aime faire du feu dans son bureau.)

SF : (Rires) Non non, mais il y a un peu de moi dans tous les personnages, les bons comme les mauvais. Plus dans les bons, j’espère.

HLL : Beaucoup de gens écoutent de la musique en lisant. Que leur conseilleriez-vous pour accompagner la lecture de vos romans ?

SF : J’ai parlé un jour à un auteur de thrillers allemand qui m’a dit qu’il écoutait toujours des bandes originales de thrillers ou d’autres films en écrivant. J’ai essayé, mais il y avait tellement d’images qui me venaient que je ne pouvais pas écrire une seule phrase. Je ne peux pas écouter de la musique en écrivant. Mais il faudrait peut-être que j’essaie d’écouter des BO en lisant...

HLL : Quel est votre rythme d'écriture ? Vous écrivez à des moments particuliers ? Tel jour ? À telle heure ?

SF : Ça dépend. Il faut être d’une certaine humeur pour écrire. C’est pour ça que je me réserve une période. Quand j’ai seulement 2, 3 ou 4 heures de disponibles dans la journée parce que j’ai d’autres rendez-vous par exemple, je ne mets pas à écrire. J’ai besoin de toute la journée. Je ne sais pas vraiment quand je vais commencer. J’essaie de commencer le plus tôt possible, mais c’est important de trouver l’inspiration, et même plus : la motivation. Quand je lis un bon livre, je me dis que je voudrais écrire quelque chose d’aussi bon : ça me motive, et je commence à écrire. Parfois, ça arrive en lisant un livre, en écoutant de la musique... Ça peut être à 7 heures du matin comme après minuit. Je ne sais jamais quand exactement, donc j’ai besoin de bloquer une journée entière. Quand je dois travailler sur le premier jet, dans les 3 premiers mois, je ne peux rien faire d’autre à côté. 3 mois, ça peut paraître court, mais avant d’écrire la première page, j’y pense pendant des mois et des mois. J'ai la structure dans ma tête, et à ce moment-là, seulement, je commence.

HLL : Si ce n'est pas indiscret, travaillez-vous toujours comme journaliste radio ?

SF : Oui, je travaille toujours pour la radio, ça fait 17 ans maintenant, mais en free-lance désormais. J’interviens comme consultant. J’y vais surtout pour continuer à entretenir des relations de travail avec mes collègues.
Mon conseil pour tous les auteurs, ce serait de garder un pied dans la réalité. Même si on a beaucoup de succès, les histoires, les personnages, les situations crédibles, on ne les rencontre pas chez soi à son bureau, mais dans la vraie vie. Pour de nombreux auteurs, on peut sentir qu’ils avaient beaucoup d’histoires à raconter à l’époque où ils travaillaient et n’étaient pas heureux avec leur boulot. Une fois qu’ils ont arrêté, ils ont commencé à se répéter, à recycler les histoires qu’ils avaient vécues avant de devenir auteur à plein temps. Ce n’est pas une bonne idée d’arrêter complètement de travailler : il faut continuer, pour rester en contact avec le réel.
Bien sûr, de nombreuses personnes sont heureuses d’arrêter le boulot qu’ils n’aimaient pas. Prenez Grisham, par exemple : on ressent vraiment dès les premières pages qu’il n’aime pas son boulot d’avocat. Et Stephen King, on ressent de suite qu’il a vécu dans la pauvreté, qu’il en a bavé. Et d'ailleurs, pas mal de ses histoires mettent en scène des personnages qui se battent pour s’en sortir.
Il n’y a pas longtemps encore, j’ai été amené dans le cadre de mon job pour la radio à me pencher sur un sujet qui ne m’intéressait pas du tout de prime abord. Et bien ça m’a permis de me poser des questions et de trouver une idée pour une nouvelle que je n’aurais jamais eue sinon. Pour moi, toutes les histoires commencent par un « Et si…
».


© Polars Pourpres / Hannibal le lecteur - 2012

Par Hannibal - Publié dans : Interview
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Vendredi 9 mars 2012 5 09 /03 /Mars /2012 17:48

Bettý, publié en Islande en 2003 sous le même titre, est un roman noir d’Arnaldur Indriðason paru aux éditions Métailié fin 2011.
Contrairement à tous les romans de l’auteur traduits jusqu’à présent en français, il ne fait pas partie de la série consacrée au commissaire Erlendur.

 

 

Betty Résumé

 

Cette histoire est de celles où l'on sait dès le départ qu'elle va mal se terminer. Dès les premières lignes, le personnage principal nous explique que s'il est actuellement en détention provisoire dans la prison de Litla-Hraun (la plus grande d'Islande), c'est à cause de Bettý. Il se demande s'il aurait pu empêcher ça, mais c'est trop tard. Bettý l'a pris dans ses filets et, aveuglé par son amour, il n'a rien vu venir.

 

 

Mon avis

 

« Aurais-je pu prévoir cela ? Aurais-je pu me rendre compte de ce qui se passait et me protéger ? Me retirer de tout cela et disparaître ? Je vois, maintenant qu’on sait la façon dont tout ça s’est combiné, que j’aurais dû savoir où on allait. J’aurais dû voir les signaux de danger. J’aurais dû comprendre bien plus tôt ce qui se passait. J’aurais dû… J’aurais dû… J’aurais dû… »

 

Délaissant le temps d'un livre (originalement publié en 2003) la série qui lui a valu une renommée mondiale et de nombreux prix prestigieux, Arnaldur en profite pour rendre hommage au roman noir qu'il affectionne. S'affranchissant totalement du célèbre commissaire Erlendur et de ses collègues – un petit clin d'œil mis à part, il n'a pas pu s'en empêcher – il nous livre une adaptation très personnelle du classique qu'est Le facteur sonne toujours deux fois, texte fort et plusieurs fois porté à l'écran sous divers titres (Les amants diaboliques, Le dernier tournant, ou tout simplement avec le même nom). L'auteur ne cache pas sa source d'inspiration, citant James M.Cain en exergue.

 

« Elle était là. Elle était arrivée en retard et je l’avais tout de suite remarquée parce qu’elle était… merveilleuse. Merveilleuse dès l’instant où je l’ai vue pour la première fois entrer dans la salle, au crépuscule. Derrière elle, la lumière du couloir lui faisait un halo, comme à une star de cinéma. Elle n’avait aucune crainte de se montrer féminine comme nombre d’autres femmes ; il y en avait une dans la salle qui était en anorak, assise avec les jambes sur le dossier de la chaise la plus proche. La femme qui se tenait dans l’embrasure de la porte, elle, avait une robe moulante avec de minces bretelles qui laissaient voir de gracieuses omoplates, son abondante chevelure brune lui retombait sur les épaules et ses yeux étaient enfoncés, bruns avec une pointe de blanc qui étincelait. Et lorsqu’elle souriait… »

 
En principe, le lecteur de polar un tant soi peu connaisseur sait donc déjà tout de l'histoire : la femme fatale va mettre le grappin sur l'amant pour abréger la vie du mari. Et il n'est pas loin d'avoir tout bon.

 

« Il y avait quelque chose en elle qui m’intriguait et je crois savoir ce que c’était. Elle avait une assurance et une prestance qu’à ce moment-là je ne m’expliquais pas. Pour elle, tout cela était une pièce qu’elle avait déjà jouée auparavant. Elle était très consciente de sa beauté et l’avait probablement toujours utilisée pour obtenir ce qu’elle voulait. Je connais peu de femmes aussi conscientes de la force que leur confèrent la beauté et le sex-appeal. Toute sa vie, elle avait mené les gens par le bout du nez et elle était tellement habile qu’on ne s’en apercevait que lorsqu’on se retrouvait dans ses bras. »

 

Lors d'une de ses conférences, le personnage principal, avocat spécialisé dans le droit maritime et la pêche, rencontre Bettý et succombe immédiatement à ses charmes. La magnifique et vénéneuse jeune femme lui propose alors de travailler pour son mari, un richissime armateur. Le narrateur n'est pas au bout de ses peines.

 

« Avant, je l’aurais peut-être méprisée de penser ainsi mais, depuis, je savais de quoi elle parlait. Je la comprenais. Je comprenais ce qu’elle racontait sur le niveau de vie et la fortune, les richesses qui vous permettent de vivre comme des rois et de vous débarrasser de tous les soucis quand vous ne pouvez pas vous payer telle ou telle chose. Et elle était Bettý. Pour moi, il n’y avait pas moyen de mépriser Bettý. Au contraire. Je m’empêtrais de plus en plus dans sa toile. C’était notre lune de miel et elle m’aveuglait jusqu’à me cacher le soleil. Je l’adorais. »

 

Tout semble cousu de fil blanc et pourtant, à la moitié du roman, Arnaldur assène un énorme rebondissement venu de nulle part qui laissera plus d'un lecteur pantois, sous le choc. A se demander comment, alors qu'on croyait tout savoir, l'auteur a pu nous mener aussi astucieusement par le bout du nez pendant une centaine de pages.

 

«  –  Je pense parfois à un accident, dit-elle en regardant son doigt. Il y a des gens qui meurent dans des accidents de voiture. Il y en a d’autres qui font une chute lors d’une escalade en montagne. Ou qui sont victimes d’une balle perdue. Qui tombent dans une rivière. Qui ont un os de poulet qui se coince dans la gorge. Il y a tout le temps des gens qui meurent. Sur qui ça tombe ? C’est le hasard. Il n’y a aucune règle là-dedans. Il n’y a qu’à aider un peu le hasard. »

 

Avec Bettý, roman noir hommage construit avec machiavélisme, Arnaldur nous dévoile une nouvelle facette de son immense talent. Puisqu'il s'agit d'un exercice de style brillamment accompli, on accordera à l'élève une excellente note pour ce coup de maître.
On saluera aussi au passage le superbe travail du traducteur, personnage de l'ombre que l'on ne remercie jamais assez, Patrick Guelpa.

 


 

Bettý (Bettý, 2003) d’Arnaldur Indriðason, éditions Métailié / Noir (2011). Traduit de l’islandais par Patrick Guelpa, 198 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar scandinave
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Lundi 5 mars 2012 1 05 /03 /Mars /2012 17:28

Le projet Shiro est un roman de David S. Khara publié aux éditions Critic en 2011.

Reprenant le personnage d’Eytan Morgenstern (entre autres), ce roman est la suite directe du  Projet Bleiberg, aussi est-il très fortement conseillé de les lire dans l’ordre.

 

 

projetshiro.jpg Résumé

Base de Fort Detrick, Maryland, 1957.
Dans un laboratoire souterrain, des virologues mènent des recherches sur des armes bactériologiques pour le compte de l’armée américaine. Mais cette activité ne va pas sans risques…
Aux alentours de Pardubice, République tchèque, de nos jours.
Branislav Poborsky, rentre tranquillement chez ses parents pour passer une semaine de vacances. Malheureusement pour lui, il va voir sur sa route ce qui n’aurait jamais dû être vu. Ses ennuis ne font que commencer…

 

 

Mon avis

Eytan Morgenstern, l’agent du Mossad que certains lecteurs auront peut-être déjà croisé, apprend quant à lui qu’un de ses plus proches collaborateurs a été enlevé. Le ravisseur n’a que faire d’une rançon mais exige de l’agent secret qu’il collabore avec sa plus grande rivale pour mener à bien une mission pour le moins périlleuse. Le duo de choc – chacun ne souhaitant rien de plus qu’éliminer l’autre – doit neutraliser coûte que coûte une organisation mystérieuse ayant fait main basse sur une terrible souche bactériologique capable de décimer la population à grande vitesse.

 

« Eytan reprit son sérieux et se tourna vers le jeune homme.

– Bran, quoi que tu entendes, tu restes ici et tu ne bouges pas jusqu’à notre retour. Par contre, si tu n’entends plus rien dans ton oreillette, tu t’enfonces dans les bois illico et tu files chez tes parents en quatrième vitesse.

– Compris. Mais... vous comptez vraiment attaquer entre trente et quarante militaires entraînés à deux ?

– Oui, répondit Eytan en glissant les chargeurs dans les poches de sa veste. Tu apprendras qu’une guerre ne se gagne pas sur le nombre, mais sur ta capacité à surprendre l’adversaire. Ils ont certainement renforcé leur sécurité suite à la disparition des trois hommes qui en avaient après toi. Mais, crois-moi, ils ne s’attendent pas une seconde à ce qui va leur tomber dessus. Et le meilleur des entraînements n’est rien face à la réalité de la guerre. »


Dans ce deuxième opus mettant en scène Eytan Morgenstern, toujours aux éditions Critic, David S. Khara reprend les ingrédients qui ont fait le succès, aussi inattendu que mérité, du Projet Bleiberg. L’auteur parvient habilement à entrecroiser ses histoires (il y en a plusieurs, qui vont bien sûr s’entremêler peu à peu) à l’Histoire, celle avec un grand « H », en particulier avec certains aspects peu connus de la Seconde Guerre mondiale s’étant déroulés sur le front de l’est, en Mandchourie.

 

« – Vous n’avez toujours pas saisi, n’est-ce pas ? demanda-t-il en sondant Eytan de ses prunelles bleues. C’est pourtant simple. Nous vivons dans une société d’images. Les hommes tels que vous, prêts à faire le coup de poing ou à dégainer à tout va, sont des anachronismes vivants. Abattre un adversaire ne passe plus par les armes et leurs munitions. Aujourd’hui, rien ne vaut un bon assassinat médiatique, diffusé en boucle sur les chaînes d’information. A ce titre, Internet mérite une place de choix sur le podium des armes de destruction massive. Savez-vous pourquoi ? Parce que le bon peuple réclame sa dose de sang, de morbide. Livrez-lui une victime en pâture, et la masse s’en délectera jusqu’à plus soif, prête à gober n’importe quelle absurdité pourvu qu’elle prolonge le plaisir. Mais attention, toujours les mains propres ! Qu’importe que les yeux et l’âme, eux, soient noircis, souillés. Qu’importe l’avilissement. Car aujourd’hui, de telles curées alimentent les conversations et ostracisent ceux qui s’en désintéressent ou font preuve de tempérance. Nous assistons à l’effondrement de la raison sous les assauts de l’émotion. La foule réclame son lot de sensationnel ? Parfait, nous nous chargeons de le lui fournir… »

 

Là aussi, une inquiétante organisation qui ne veut pas que du bien à tout le monde est à l’œuvre. Comme dans le précédent épisode, le suspense est au rendez-vous, les scènes de castagne – bien décrites – sont légion, et on arrive au bout des quelque 200 pages sans aucun effort.

D’aucuns trouveront sans doute à redire concernant ce texte. Certes, les ficelles peuvent parfois être un peu grosses et les personnages principaux pourront ne pas plaire à tout le monde – on en a connu de plus intéressants. Avec Le projet Shiro, David S. Khara nous offre en tout cas un polar rythmé et efficace, dans la droite lignée du Projet Bleiberg.
Il est d’ailleurs plus que conseillé de lire ces romans dans l’ordre chronologique pour profiter au maximum des révélations du premier.
Enfin, les fans d’Eytan Morgenstern seront ravis d’apprendre que l’éditeur annonce d’ores et déjà la parution prochaine (en 2013) d’une troisième aventure de l’agent spécial du Mossad : Le projet Morgenstern.

 


 

Le projet Shiro de David S. Khara, éditions Critic (2011), 294 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Vendredi 2 mars 2012 5 02 /03 /Mars /2012 16:42

On connaît depuis quelques jours les vainqueurs de la septième édition du (ou plutôt des) Prix Polars Pourpres, organisé comme son nom l'indique, par le site Polars Pourpres.

Il s'agit d'un prix de lecteurs, et les votants sont des passionnés de polar inscrits sur le site Polars Pourpres et/ou le forum Les rivières pourpres

 

Rappellons d'abord les nominés.

 

Les finalistes du Prix Polars Pourpres étaient :

 

Les visages écrasés, de Marin Ledun (Seuil)

Doux comme la mort, de Laurent Guillaume (La manufacture des livres)

Gataca, de Franck Thilliez

 

et le vainqueur est

 

gataca_ppp2011.jpg

 

Les finalistes du Prix Polars Pourpres Découvertes étaient :

 

Les ronds dans l'eau, d'Hervé Commère (Fleuve Noir)

Glacé, de Bernard Minier (XO éditions)

Druide, d'Oliver Peru (Eclipse)

 

et le vainqueur est

 

glace_ppp2011.jpg

 

 

Comme tous les ans, je n'avais pas voté pour les lauréats.

Cette année ma préférence est allée au roman de Marin Ledun, et à celui d'Hervé Commère pour le prix Découverte. Je ne dirais pas qu'ils étaient largement meilleurs mais c'est en tout cas ceux qui m'ont le plus parlé.

 

Les lecteurs ayant participé au prix étant en majorité fans de thrillers, le résultat ne me surprend pas, et ne me déçoit (quasiment) pas non plus car il s'agit de bons thrillers.

 

Cette année, plus que les lauréats, c'est la diversité des finalistes que je souhaiterais mettre en avant. Thriller, roman noir, et même fantasy : il y en avait un peu pour tous les goûts. Et uniquement des Français cette année, vous l'aurez sans doute noté. Comme quoi, pas besoin d'aller aux Etats-Unis ou en Suède pour trouver des plumes talentueuses.

 

Alors si vous aussi aimez le polar, n'hésitez pas à nous rejoindre sur Polars Pourpres pour faire de belles découvertes et, pourquoi pas, pour participer à la 8e édition du Prix Polars Pourpres. 

Par Hannibal - Publié dans : Prix et récompenses littéraires
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Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 14:44

Pfiou, plus d'un mois que je ne suis pas passé par là ! Décidément, en ce moment j'ai du mal avec mon blog !

Ce coup-ci les excuses sont : un nouveau boulot et un déménagement (à Quimper) dans un logement où je n'ai pas (encore ?) Internet.

En attendant le mois prochain (ou avant peut-être quand même j'espère !), je vous laisse quand même une petite chronique pour la route.

 

Le jeu du pendu, paru chez Liana Levi en 2011, est le premier roman d'Aline Kiner.

 

 

jeudupendu.jpg Résumé

 

À première vue, Varange est un tranquille petit village de Lorraine. Mais dans la forêt glacée de décembre, un promeneur fait une terrible découverte. Dans une crevasse, une jeune et jolie fille de dix-sept ans est retrouvée étouffée, une corde étrangement nouée par endroits enroulée autour de son corps. Le lendemain, on tombe dans le cimetière sur des petits bouts de bois curieusement assemblés, à l'endroit même où un homme a été pendu en 1944, juste après la Libération. Y a-t-il un rapport entre ces deux faits étranges ?

 

 

Mon avis

« Le vieux curé se promena lentement entre les sépultures, passant sous les branches épaisses du vieux chêne et le long de la petite chapelle qui abritait le Dieu Piteux. Quelqu'un avait déposé un bouquet de fleurs blanches au pied de la statue, des roses de Noël. Qui cela pouvait-il être ? La statue était rarement honorée. On l'avait remisée là lors de la rénovation de l'église, avant guerre. […]
Soudain, à côté des fleurs, Louis remarqua un étrange dispositif : des petits morceaux de bois soigneusement assemblés sur le sol. Intrigué, il se pencha pour mieux voir. Trois brindilles étaient alignées, légèrement espacées l'une de l'autre. Quelqu'un avait balayé la terre dessous pour qu'elles soient bien visibles. Au bout de la ligne, d'autres brindilles étaient assemblées, composant des signes qui ressemblaient à deux lettres majuscules. Un A ? Et l'autre... Trois barres également, mais le dessin était moins net. Un rébus ?

Non, ce n'était pas cela... Louis se redressa en secouant la tête. C'était un autre jeu... Le jeu du pendu. »


Le roman s'ouvre le soir de Noël 1944, avec la pendaison d'un jeune restaurateur accusé par ses assassins d'être un « collabo ». Le premier chapitre, puis le reste de l'histoire, se déroulent soixante ans plus tard, en décembre 2004.

 

« - Pourquoi avez-vous voulu passer la nuit au village ?

- J'aurais du mal à l'expliquer. Parfois, au cours d'une enquête, il m'arrive d'avoir des sortes de... pressentiments. Mais depuis le début de cette affaire, tout est opaque. J'ai pensé qu'il fallait changer de point de vue.

- Et maintenant, que voyez-vous ?

[…]

- Je vois un paysage paisible, répondit-il. On a envie de se réfugier dans ce village. À l'abri du vent et du ciel. Mais l'impression est trompeuse.

- Pourquoi ?

- Dessous, se cachent des failles. Les fractures de la guerre, les vieilles haines... Et puis la mine. Je ne peux pas m'empêcher qu'elle a un rapport avec ces meurtres. »


L'enquête sur la mort de la jeune Nathalie est confiée à Jeanne Modover, une policière originaire de Varange même. On lui impose rapidement de travailler avec le Commandant Simon Dreemer, muté contre son gré en Moselle suite à un incident dans la capitale, que ne lui ont pas pardonné ses supérieurs. Ensemble, pour tenter d'y voir plus clair, ils vont devoir se plonger dans l'histoire du village sous l'Occupation, fouiller le passé de la mine...

 

« Il ne voulait pas de l'odeur de la boue sur ses filles.

Lorsqu'il rentrait à la maison, après sa tournée de nuit, il laissait ses vêtements et ses chaussures à la cave. Il se lavait une deuxième fois. Puis il montait réveiller Alice et Sarah avant de leur préparer leur café au lait. Le dimanche, en hiver, il les emmitouflait de grosses écharpes, et tous les trois grimpaient dans la forêt. La neige craquait sous leurs semelles. À la sortie du sous-bois, en débouchant sur le plateau nu, Joseph croyait être ailleurs, très loin. Alice brassait la poudre blanche, la faisait voler autour d'elle en riant – elle était si joyeuse, si légère –, mais il posait un doigt sur la bouche, et ils poursuivaient leur chemin en silence, guettant sur la surface irisée les empreintes qu'y avaient laissées les animaux pendant la nuit ; les trois griffes de la perdrix, les pinces rondes du vieux sanglier, les doigts poilus du lièvre. Une fois – les filles étaient encore toutes petites –, ils avaient suivi longtemps la trace d'un renard. Ils étaient rentrés en retard pour le déjeuner. Louise s'était déjà recouchée, laissant sur la table de la cuisine un soupe refroidie. Joseph avait réchauffé la casserole sur le fourneau. Ensuite, ils avaient mangé tous les trois sans parler, les yeux brillants, les joues rouges et brûlantes après le froid du dehors.

Et puis il y avait eu l'accident. Imprévisible, inévitable. »


Varange, bourgade fictive créée par Aline Kiner, elle-même fille de « gueule jaune », rappelle bien des cités minières mosellanes et l'auteur décrit avec talent cette région de France qui lui est chère. Les personnages sont plutôt intéressants et bien dépeints, l'intrigue tient ses promesses, les rebondissements sont là. Certes, les lecteurs les plus exigeants pourront toujours reprocher au roman de manquer d'originalité. Qu'importe a-t-on envie de dire, puisque l'ensemble est cohérent et que les qualités prennent largement le pas sur les défauts.

« En relisant ses notes ce matin, Jeanne se sentait gagnée par un sentiment de tristesse, mais aussi de frustration. Elle avait vécu à Varange jusqu'à l'âge de dix-huit ans, mais elle n'avait rien soupçonné de l'histoire du village. Comme un promeneur qui chemine le long d'un paysage singulier et le survole seulement des yeux, trop préoccupé qu'il est de lui-même. Elle n'avait vu que des maisons grises et de vieilles gens. Pourtant, les noms qui figuraient dans le rapport de Ridder étaient les mêmes que ceux de ses camarades de classe. Il parlait de leurs grands-pères et de leurs grands-mères : cet Albert Kiessel interné au fort de Queleu, à Metz, et torturé à mort en septembre 1943 ; cette Eva Weiler, transférée à Bayreuth pour être jugée en avril 1944. Et Armand Keller, le vieil archiviste, déporté dans le sinistre camp de Struthof. »


Sans être exceptionnel, Aline Kiner signe avec Le jeu du pendu un polar maîtrisé et très réussi, à tel point qu'on n'a vraiment pas l'impression de lire un premier roman. Espérons que cette plume talentueuse ne s'arrête pas en si bon chemin.
Il est à noter que le roman vient de sortir en format poche, toujours aux éditions Liana Levi.

 


 

Le jeu du pendu, d'Aline Kiner, Liana Levi (2011), 229 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Jeudi 5 janvier 2012 4 05 /01 /Jan /2012 22:03

Bonne année 2012 !

Santé, bonheur, amour, travail, prospérité... pour tous ! (rayez les mentions inutiles)

Profitez bien des prochains mois, la fin du monde est pour bientôt... ou pas !

 

Après de super vacances chez nos sympathiques voisins Espagnols, me voici donc de retour de Cantabrie avec quelques kilos en plus (la faute aux chorizo, tortilla, jamon et autres spécialités toutes plus grasses les unes que les autres, mais tellement bonnes aussi !) et quelques polars espagnols en VO dans la valise (j'en reparlerai surement un jour ou l'autre).

Pour commencer l'année, un roman atypique qui n'est pas vraiment un polar (mais un peu quand même par moments) et qui ne m'a pas vraiment emballé (mais un peu quand même par moments).

 

Ce roman, c'est Un ange noir de François Beaune paru aux éditions Verticales l'année dernière (en 2011 quoi !).

 

 

unangenoir Résumé

 

Alexandre Petit, 37 ans, vit toujours chez sa mère. Il travaille dans les sondages et fait partie de l'équipe des bénévoles des Restos du Cœur de Lyon. Il a une passion pour les jeux en général (rami, jeux en ligne, Questions pour un champion...) et mène une vie des plus ordinaires. Connu pour être solitaire, il s'est récemment lié d'amitié avec Elsa, 19 ans, qui travaille elle aussi à la Sofres. Après une soirée festive entre collègues, il raccompagne la jeune femme chez elle et monte boire le thé. Le lendemain, elle est retrouvée sans vie dans sa baignoire. Alexandre, qui se sait être la dernière personne à l'avoir vu vivante, estime être le suspect idéal. La paranoïa s'installe rapidement. De peur d'être confronté à la police, il décide de fuir, de tout quitter. Mais aussi de retrouver l'assassin d'Elsa et de la venger.

 

Mon avis

 

« J'avais passé des mois à m'inscrire à Questions pour un champion, et pour l'occasion avais acheté une chemise à carreaux (une chemise de style Vichy), tricolore mais tendant sur le vert, avec un jean clair et une ceinture en cuir de marque Pierre Cardin. J'avais les cheveux plus courts qu'à Motus. Je n'ai pas fait un bon parcours, j'ai même été pire que tout, éliminé en première phase de jeu, raccompagné à la grille avec un dictionnaire Larousse. Je me suis détesté ce jour-là. J'ai détesté chaque parcelle de moi et de ma chemise reflétée à l'écran. Mon oncle avait enregistré l'émission et l'avais commentée après le repas de dimanche. Il parlait de mon échec constructif. J'aurais voulu recommencer, redevenir enfant, reprendre l'apprentissage, pour être prêt, pour tous les humilier cette fois de mon savoir. »


Ce qui retient d'abord l'attention du lecteur, c'est la forme utilisée par François Beaune pour nous faire vivre les évènements. C'est à travers un carnet rédigé par Alexandre Petit que l'on suit la progression de l'histoire, le tout étant entrecoupé d'articles de journaux et de lettres de sa mère. Le style de l'auteur, ou tout du moins celui qu'il prête à son personnage, rend la lecture assez agréable.

 

« Au même moment , un autre collègue, Bertrand, a dû gonfler à lui seul une bonne trentaine de ballons. À la fin il était rouge comme un coquelicot et tout le monde riait de le voir ainsi. Mais lui devait ressentir ce désagréable picotement dans la bas des joues que l'on éprouve à force de gonfler trop de ballons. Je suis chargé de gonfler les ballons à Noël pour les Restos du Coeur, je connais donc bien cette souffrance. Les gens, pas seulement notre groupe, aiment rire du malheur des autres. Je crois pourtant que tout le monde a un jour trop gonflé de ballons dans sa vie. Mais peu importe. »

 

L'écriture est simple tout en ayant une touche un peu surannée (dans les phrases négatives par exemple). Ce côté vieillot dans l'expression s'accorde bien avec la personnalité du narrateur, plutôt vieux jeu lui aussi. Le lecteur est donc plongé dans les pensées d'Alexandre Petit, où se mêlent intelligence, paranoïa aiguë et réflexions diverses et variées sur le monde qui l'entoure.

 

« Je tousse, me dévisage. Les peaux mortes, crottes de nez, toutes ces cellules vivantes qui se détachent et qui tombent... Ces neiges de corps, pellicules, qui vont grossir les moquettes, s'engouffrer dans les lattes de parquets et gonfler les tapis... Combien de corps par jour disparaissent ni vu ni connu dans tous les sacs d'aspirateurs ? »

 

Les théories de ce Monsieur Toutlemonde tendance misanthrope sont souvent radicales, parfois même assez atroces et dérangeantes. Il nous impose son avis tranché sur tout et n'importe quoi, des bébés aux Turcs en passant par le hard-discount et les "punks à chien".

 

« Nous faisons une halte à Franprix, pour acheter des boissons. FraNprix avec un N et pas un M, pourtant avant le p ne faut-il pas toujours un m ? Non, cette nouvelle franchise discount est alignée sur le reste : la pauvreté et la laideur cohabitent et s'entraident.

Je suis persuadé que les magasins Lidl, Ed, Leader Price, etc., font laid exprès. Je veux dire par là qu'ils se complaisent à paraître laids. Ne pourraient-ils trouver de bons graphistes pour les logos, les présentations de produits ? Bien sûr que si, d'ailleurs ce sont les mêmes graphistes qui travaillent pour les autres magasins, mais pour les enseignes discount, on leur demande de faire laid, parce que laid équivaut à pas cher. »

 

« Malheureusement le mal est plus profond, le mal est en nous, l'égoïsme est la règle, l'égoïsme est la nécessité, survivre, posséder, marcher sur la tête de son prochain l'ordre naturel des choses. Il faut être aveugle pour ne pas voir cela. Dieu nous a fait pécheurs pour nous garder en vie. Les gauchistes, à l'époque de Néandertal, n'auraient pas tenu quinze jours. »

 

Sa logorrhée est tantôt agaçante tantôt comique, du fait de certaines digressions farfelues, statistiques à l'appui parfois – quand on travaille dans les sondages depuis vingt ans, on ne se refait pas.

 

« 64% des Français préfèrent leur chien à leurs enfants. »

 

« Statistiquement nous avons 7,3 fois plus de chances de refaire un chemin familier que d'en prendre un nouveau. Telles sont les traces que l'on laisse au sol, les coulées d'eau passant et repassant au même endroit. »

 

La relation qu'entretient Alexandre avec son institutrice de mère est aussi questionnée à plusieurs reprises. Est-elle la seule responsable de ce qu'il vit comme l'échec de son existence ? Le caractère introspectif du roman ainsi que le personnage banal qui bascule font parfois penser à Meursault dans L'étranger, bien que ce texte soit loin d'avoir la même force que celui de Camus.

 

« Ma mère est une femme lugubre et elle a fait de moi un garçon lugubre. En même temps qu'elle regarde un chien elle imagine sa mort. Je serais presque à croire que tout meurt autour d'elle, que par ses yeux la vie s'en va. Qu'elle irradie du noir et brûle ce qui l'approche. Nous en avons parlé un jour, je me souviens, au cours d'une partie de rami. Je lui ai demandé pourquoi cette pâleur, pourquoi si triste, si sombre (je ne me rappelle plus mes mots) ? Depuis la mort de ton père, elle a dit. Avant cela j'étais gaie. Je n'étais pas morose.

Pourtant je ne me rappelle pas d'elle gaie. Quand mon père était encore de ce monde, est-ce qu'elle connaissait la joie de vivre ? Quand je suis né, qu'il s'est rendu dans le jardin et a planté cet arbre qui grandirait avec moi, a-t-elle souri par la fenêtre ? Était-elle même émue de nous voir l'arroser au printemps ? Je ne pense pas, je ne sais plus. Mais son regard, cet affreux regard qui fait s'éteindre les bougies. Qui anticipe la fin. Elle m'a élevé comme cela, à inventer ma tombe. Ces boîtes de jeu. Ces boîtes de fruits en conserve. Je suis plongé dans un monde qui disparaît, qui s'effondre. Je ne peux rien saisir, la vie me fuit telle une bête sauvage. »

Difficilement étiquetable « thriller » ou « suspense », Un ange noir comprend néanmoins son lot de rebondissements – plus ou moins bien trouvés – qui font peu à peu évoluer le personnage dans sa quête. À force de se faire des films sur la nuit du meurtre et ses probables conséquences, Alexandre Petit est amené à prendre des décisions fortes, qu'il n'aurait jamais prises auparavant. On s'en tiendra là, faute de pouvoir en dire plus sans trop en dévoiler.

 

« Je me suis rendu à la banque, ai retiré l'intégralité de l'argent de mon compte épargne, puis ai vidé mon compte courant. Ensuite j'ai découpé ma carte bleue avec les ciseaux de mon couteau suisse et l'ai jetée à la poubelle. Après avoir noté quelques numéros, j'ai piétiné mon téléphone portable et éparpillé les restes. Voilà comment la traque a vraiment commencé. Je ne savais pas où j'allais, je ne savais pas quoi faire, mais j'y allais, avec la certitude d'un somnambule. »

Au fil des pages, François Beaune propose d'excellentes trouvailles comme des passages franchement rébarbatifs, si bien que le lecteur ne sait jamais trop sur quel pied danser. Après le dénouement, il ressort de la lecture un sentiment mitigé : j'ai plus aimé certaines parties (une phrase par-ci, un paragraphe par-là) que le tout. À défaut d'être véritablement emballant, Un ange noir a le mérite d'être original et intéressant, dans le fond comme dans la forme. C'est déjà pas mal !

 


 

Un ange noir, de François Beaune, Verticales (2011), 280 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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