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Jeudi 5 janvier 2012 4 05 /01 /Jan /2012 22:03

Bonne année 2012 !

Santé, bonheur, amour, travail, prospérité... pour tous ! (rayez les mentions inutiles)

Profitez bien des prochains mois, la fin du monde est pour bientôt... ou pas !

 

Après de super vacances chez nos sympathiques voisins Espagnols, me voici donc de retour de Cantabrie avec quelques kilos en plus (la faute aux chorizo, tortilla, jamon et autres spécialités toutes plus grasses les unes que les autres, mais tellement bonnes aussi !) et quelques polars espagnols en VO dans la valise (j'en reparlerai surement un jour ou l'autre).

Pour commencer l'année, un roman atypique qui n'est pas vraiment un polar (mais un peu quand même par moments) et qui ne m'a pas vraiment emballé (mais un peu quand même par moments).

 

Ce roman, c'est Un ange noir de François Beaune paru aux éditions Verticales l'année dernière (en 2011 quoi !).

 

 

unangenoir Résumé

 

Alexandre Petit, 37 ans, vit toujours chez sa mère. Il travaille dans les sondages et fait partie de l'équipe des bénévoles des Restos du Cœur de Lyon. Il a une passion pour les jeux en général (rami, jeux en ligne, Questions pour un champion...) et mène une vie des plus ordinaires. Connu pour être solitaire, il s'est récemment lié d'amitié avec Elsa, 19 ans, qui travaille elle aussi à la Sofres. Après une soirée festive entre collègues, il raccompagne la jeune femme chez elle et monte boire le thé. Le lendemain, elle est retrouvée sans vie dans sa baignoire. Alexandre, qui se sait être la dernière personne à l'avoir vu vivante, estime être le suspect idéal. La paranoïa s'installe rapidement. De peur d'être confronté à la police, il décide de fuir, de tout quitter. Mais aussi de retrouver l'assassin d'Elsa et de la venger.

 

Mon avis

 

« J'avais passé des mois à m'inscrire à Questions pour un champion, et pour l'occasion avais acheté une chemise à carreaux (une chemise de style Vichy), tricolore mais tendant sur le vert, avec un jean clair et une ceinture en cuir de marque Pierre Cardin. J'avais les cheveux plus courts qu'à Motus. Je n'ai pas fait un bon parcours, j'ai même été pire que tout, éliminé en première phase de jeu, raccompagné à la grille avec un dictionnaire Larousse. Je me suis détesté ce jour-là. J'ai détesté chaque parcelle de moi et de ma chemise reflétée à l'écran. Mon oncle avait enregistré l'émission et l'avais commentée après le repas de dimanche. Il parlait de mon échec constructif. J'aurais voulu recommencer, redevenir enfant, reprendre l'apprentissage, pour être prêt, pour tous les humilier cette fois de mon savoir. »


Ce qui retient d'abord l'attention du lecteur, c'est la forme utilisée par François Beaune pour nous faire vivre les évènements. C'est à travers un carnet rédigé par Alexandre Petit que l'on suit la progression de l'histoire, le tout étant entrecoupé d'articles de journaux et de lettres de sa mère. Le style de l'auteur, ou tout du moins celui qu'il prête à son personnage, rend la lecture assez agréable.

 

« Au même moment , un autre collègue, Bertrand, a dû gonfler à lui seul une bonne trentaine de ballons. À la fin il était rouge comme un coquelicot et tout le monde riait de le voir ainsi. Mais lui devait ressentir ce désagréable picotement dans la bas des joues que l'on éprouve à force de gonfler trop de ballons. Je suis chargé de gonfler les ballons à Noël pour les Restos du Coeur, je connais donc bien cette souffrance. Les gens, pas seulement notre groupe, aiment rire du malheur des autres. Je crois pourtant que tout le monde a un jour trop gonflé de ballons dans sa vie. Mais peu importe. »

 

L'écriture est simple tout en ayant une touche un peu surannée (dans les phrases négatives par exemple). Ce côté vieillot dans l'expression s'accorde bien avec la personnalité du narrateur, plutôt vieux jeu lui aussi. Le lecteur est donc plongé dans les pensées d'Alexandre Petit, où se mêlent intelligence, paranoïa aiguë et réflexions diverses et variées sur le monde qui l'entoure.

 

« Je tousse, me dévisage. Les peaux mortes, crottes de nez, toutes ces cellules vivantes qui se détachent et qui tombent... Ces neiges de corps, pellicules, qui vont grossir les moquettes, s'engouffrer dans les lattes de parquets et gonfler les tapis... Combien de corps par jour disparaissent ni vu ni connu dans tous les sacs d'aspirateurs ? »

 

Les théories de ce Monsieur Toutlemonde tendance misanthrope sont souvent radicales, parfois même assez atroces et dérangeantes. Il nous impose son avis tranché sur tout et n'importe quoi, des bébés aux Turcs en passant par le hard-discount et les "punks à chien".

 

« Nous faisons une halte à Franprix, pour acheter des boissons. FraNprix avec un N et pas un M, pourtant avant le p ne faut-il pas toujours un m ? Non, cette nouvelle franchise discount est alignée sur le reste : la pauvreté et la laideur cohabitent et s'entraident.

Je suis persuadé que les magasins Lidl, Ed, Leader Price, etc., font laid exprès. Je veux dire par là qu'ils se complaisent à paraître laids. Ne pourraient-ils trouver de bons graphistes pour les logos, les présentations de produits ? Bien sûr que si, d'ailleurs ce sont les mêmes graphistes qui travaillent pour les autres magasins, mais pour les enseignes discount, on leur demande de faire laid, parce que laid équivaut à pas cher. »

 

« Malheureusement le mal est plus profond, le mal est en nous, l'égoïsme est la règle, l'égoïsme est la nécessité, survivre, posséder, marcher sur la tête de son prochain l'ordre naturel des choses. Il faut être aveugle pour ne pas voir cela. Dieu nous a fait pécheurs pour nous garder en vie. Les gauchistes, à l'époque de Néandertal, n'auraient pas tenu quinze jours. »

 

Sa logorrhée est tantôt agaçante tantôt comique, du fait de certaines digressions farfelues, statistiques à l'appui parfois – quand on travaille dans les sondages depuis vingt ans, on ne se refait pas.

 

« 64% des Français préfèrent leur chien à leurs enfants. »

 

« Statistiquement nous avons 7,3 fois plus de chances de refaire un chemin familier que d'en prendre un nouveau. Telles sont les traces que l'on laisse au sol, les coulées d'eau passant et repassant au même endroit. »

 

La relation qu'entretient Alexandre avec son institutrice de mère est aussi questionnée à plusieurs reprises. Est-elle la seule responsable de ce qu'il vit comme l'échec de son existence ? Le caractère introspectif du roman ainsi que le personnage banal qui bascule font parfois penser à Meursault dans L'étranger, bien que ce texte soit loin d'avoir la même force que celui de Camus.

 

« Ma mère est une femme lugubre et elle a fait de moi un garçon lugubre. En même temps qu'elle regarde un chien elle imagine sa mort. Je serais presque à croire que tout meurt autour d'elle, que par ses yeux la vie s'en va. Qu'elle irradie du noir et brûle ce qui l'approche. Nous en avons parlé un jour, je me souviens, au cours d'une partie de rami. Je lui ai demandé pourquoi cette pâleur, pourquoi si triste, si sombre (je ne me rappelle plus mes mots) ? Depuis la mort de ton père, elle a dit. Avant cela j'étais gaie. Je n'étais pas morose.

Pourtant je ne me rappelle pas d'elle gaie. Quand mon père était encore de ce monde, est-ce qu'elle connaissait la joie de vivre ? Quand je suis né, qu'il s'est rendu dans le jardin et a planté cet arbre qui grandirait avec moi, a-t-elle souri par la fenêtre ? Était-elle même émue de nous voir l'arroser au printemps ? Je ne pense pas, je ne sais plus. Mais son regard, cet affreux regard qui fait s'éteindre les bougies. Qui anticipe la fin. Elle m'a élevé comme cela, à inventer ma tombe. Ces boîtes de jeu. Ces boîtes de fruits en conserve. Je suis plongé dans un monde qui disparaît, qui s'effondre. Je ne peux rien saisir, la vie me fuit telle une bête sauvage. »

Difficilement étiquetable « thriller » ou « suspense », Un ange noir comprend néanmoins son lot de rebondissements – plus ou moins bien trouvés – qui font peu à peu évoluer le personnage dans sa quête. À force de se faire des films sur la nuit du meurtre et ses probables conséquences, Alexandre Petit est amené à prendre des décisions fortes, qu'il n'aurait jamais prises auparavant. On s'en tiendra là, faute de pouvoir en dire plus sans trop en dévoiler.

 

« Je me suis rendu à la banque, ai retiré l'intégralité de l'argent de mon compte épargne, puis ai vidé mon compte courant. Ensuite j'ai découpé ma carte bleue avec les ciseaux de mon couteau suisse et l'ai jetée à la poubelle. Après avoir noté quelques numéros, j'ai piétiné mon téléphone portable et éparpillé les restes. Voilà comment la traque a vraiment commencé. Je ne savais pas où j'allais, je ne savais pas quoi faire, mais j'y allais, avec la certitude d'un somnambule. »

Au fil des pages, François Beaune propose d'excellentes trouvailles comme des passages franchement rébarbatifs, si bien que le lecteur ne sait jamais trop sur quel pied danser. Après le dénouement, il ressort de la lecture un sentiment mitigé : j'ai plus aimé certaines parties (une phrase par-ci, un paragraphe par-là) que le tout. À défaut d'être véritablement emballant, Un ange noir a le mérite d'être original et intéressant, dans le fond comme dans la forme. C'est déjà pas mal !

 


 

Un ange noir, de François Beaune, Verticales (2011), 280 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Samedi 24 décembre 2011 6 24 /12 /Déc /2011 11:58

Les ronds dans l'eau, paru au Fleuve Noir cette année, est le second roman d'Hervé Commère.
Il est l'un des trois finalistes du Prix Polars Pourpres dans la catégorie Découverte.

 


rondsdansleau Résumé

Miami Beach, 1971.
La villa de la famille Costano est visitée par une bande de voleurs organisés qui, en deux temps trois mouvements, mettent la main sur une toile de maître. Le Manet sera rendu en échange d'un million de dollars. Dans la valise, entre les billets, les truands trouvent un petit mot : « Be sure you'll die for that ».
Près de quarante ans ont passé mais Jacques Trassard, qui faisait partie de la bande, vit toujours la peur au ventre. Et si quelqu'un remontait jusqu'à lui ?

Yvan, serveur de son état, ne vit plus vraiment depuis que Gaëlle l'a quitté. Un jour, il reçoit un choc en allumant son poste. L'amour de sa vie se trémousse devant lui dans une émission de téléréalité. Pas facile à vivre. Encore moins quand elle annonce à la France entière qu'elle va lire, histoire de bien se fendre la poire, les lettre minables qu'un ex très collant, ne cessait de lui envoyer. Yvan n'accepte pas. Il va tout faire pour retrouver son courrier avant qu'il ne devienne la risée du pays.


Mon avis

En 2009, j'avais acheté J'attraperai ta mort, le premier roman d'Hervé Commère (paru chez Bernard Pascuito et aujourd'hui épuisé). Ce n'était pas un hasard mais la conséquence des conseils avisés de certaines personnes (qui se reconnaitront peut-être). À ce jour, je ne l'ai toujours pas lu. Ce sont des choses qui arrivent, aléas de la lecture. Prix Polars Pourpres oblige, je découvre donc ce jeune auteur (qui a entre temps rejoint le Fleuve Noir) avec un peu de retard et Les ronds dans l'eau, son second roman.

« Marcher seul dans les rues, trouver soudain que cette inconnue lui ressemble, se rendre compte, au final, qu'elle est très différente. Aller travailler, affronter la désolante joie de vivre de mes collègues, ces abrutis plus heureux que moi, leurs blagues de cour d'école. Faire ses courses. Ouvrir le matin ses volets, se forcer à faire face, regarder les gens vivre et se demander comment ils font. Avoir parfois des frissons au son d'une bête chanson d'amour, penser que personne d'autre n'en comprend vraiment les paroles. Passer ses vacances chez sa mère, lui dire que tout va bien, partir plus tôt que prévu. Parfois, aller voir la mer. Trouver ça joli, écouter le bruit des vagues, s'asseoir dans le sable. Et se dire que, sans elle, ça ne sert pas à grand chose. Se demander où elle est, ce qu'elle fait. »

Il arrive parfois qu'on lise une grande partie d'un livre, quand ce n'est pas la totalité, avant de décider si l'on aime ou pas, si l'on continue ou si l'on s'arrête (même si personnellement, j'arrête très rarement). Ici, après seulement quelques phrases, je me doutais déjà fortement que j'allais aimer. Hervé Commère arrive à embarquer son lecteur sans tarder et après trois-quatre chapitres cette sensation s'accentue : il se dégage du roman une certaine ambiance, qui m'a beaucoup plu. Les personnages principaux, Jacques et Yvan, nous semblent vite attachants, et le choix de la première personne, parfois choisi par les auteurs par facilité, m'a rapidement semblé pertinent.

« La porte est couverte de graffitis, certains au stylo-bille, d'autres au marqueur, quelques prénoms gravés à la clé. En haut à gauche, un petit malin a écrit qu'« il est toujours appréciable d'avoir de la lecture dans un endroit pareil ». On dirait une introduction. Je me demande ce qui peut bien passer par la tête des gars qui écrivent ainsi dans les chiottes des bars. Il y a Free Tibet gribouillé dans un coin. Au cas où un haut dignitaire chinois viendrait déféquer dans le secteur, je suppose. Un autre a barbouillé le refrain d'une chanson, je crois que c'est M, « en tête à tête avec moi-même », il ne croyait pas si bien dire. Il y a plein de dates, associées à des noms, comme des signatures, des traces de passage. Un numéro de portable qui promet monts et merveilles. Je me demande si des gens répondent à ce genre d'annonce.
Je n'ai ni crayon ni objet pointu sur moi. Finalement, j'aurais bien apporté ma pierre à l'édifice. »

Au fil des chapitres qui alternent les points de vue, on voit évoluer les personnages avec plaisir, suivant tantôt le parcours de l'ex-truand, tantôt les déboires cathodiques du serveur inconsolable. Comme souvent dans ce genre d'ouvrages, on imagine bien que les deux personnages vont être amenés à se croiser, mais comment ? Bien difficile de le deviner avant l'heure. Emporté par les histoires que nous raconte Hervé Commère, le lecteur tourne les pages à grande vitesse, rencontrant ça et là un rebondissement bien senti sur le chemin qui le mène au dénouement final, intelligent et réussi. Non, déjà le terminus (280 pages) ?

« Je passai cinq mois dans un rêve éveillé. Je chérissais chacun des jours qui, depuis le berceau, nous avaient au final conduits l'un contre l'autre. Tout avait soudain du sens, le moindre visage devenait tout à coup primordial. Je revoyais les années passées, revivais le nombre de concours de circonstances que j'avais traversés, j'envisageais la multitude de sinuosités que nos vies avaient empruntées pour faire enfin que nos destins se croisent. Un grand chambard sans queue ni tête, deux sourires parmi des milliards, des influences et, des zigzags permanents comme dans une fourmilière vingt ans durant et soudain tout s'éclaire : Gaëlle et moi, face à face. Je n'en revenais pas.
J'élaborais alors en secret des théories sur le hasard. Je me rongeais les doigts de plaisir en imaginant le travail minutieux d'un grand ordonnateur, une sorte de régisseur planétaire, qui fermait une porte dans la vie d'untel, qui en ouvrait une à l'autre bout du monde, qui mettait une peau de banane ici pour, là-bas, faire entrer en scène une jolie infirmière. Toutes ces réactions en chaîne me fascinaient. Une espèce de DRH planétaire et permanent, un manitou tirant les ficelles depuis son nuage pour faire que deux âmes sœurs se trouvent. Parfois, je ne fus as loin de me mettre à croire en Dieu. »

L'auteur a su créer un univers propre, bien agréable à fréquenter, au carrefour d'influences diverses. Aux ingrédients attendus du thriller d'aujourd'hui se mêlent des histoires de bandits d'antan que l'on s'imagine sans mal en sépia. Un clin d’œil au cinéma de Tanrantino par-ci, une petite dose de romance par là. Des sujets actuels et quelques réflexions intéressantes...

Au final, un livre abouti, jusqu'au choix du titre et de la couverture. Une belle découverte pour un agréable moment de lecture, si bien qu'on en redemande.
Si vous ne savez pas quoi offrir et que les personnes que vous voulez gâter ne sont pas allergiques à la lecture, voici une idée de cadeau sympa toute trouvée. Personnellement, je compte bien le déposer au pied de quelques sapins.



Les ronds dans l'eau, d'Hervé Commère, Fleuve Noir (2011), 282 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 23:49

Comme tous les ans, le Prix Polars Pourpres arrive quand vient l'hiver. Et comme l'an dernier, ce n'est pas un mais deux Prix qui vont récompenser les romans que les lecteurs de Polars Pourpres et du forum Rivières Pourpres auront choisis comme étant les meilleurs de l'année, puisque la catégorie Découverte a été conservée.

 

Cette année, je trouve que la sélection a le mérite d'être assez variée. Il y en a pour à peu près tous les goûts, avec du thriller, du roman noir, et même un peu de fantasy.

Bien que je n'ai lu pour l'instant que deux romans, je pense aussi pouvoir dire qu'elle est de qualité.

 

Voici donc les six romans que les lecteurs des sites sus-mentionnés ont décidé de hisser en finale (le choix fut ardu et la compétition âprement disputée) :

 

Prix Polars Pourpres

 

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Prix Découverte Polars Pourpres

 

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Si vous souhaitez participer les prochaines années (ça risque fort d'être compromis pour cette-fois ci), vous trouverez tous les renseignement sur cette page.

Et en attendant, rien ne vous empêche de lire les romans sélectionnés par nos soins, bien au contraire ! Vous trouverez peut-être même dans cette sélection des idées de cadeau, qui sait ?

 

En attendant de vous donner les résultats (qui ne seront peut-être pas connus avant février), je vous proposerai peu à peu les chroniques de ces différents ouvrages (pour  Les visages écrasés, c'est déjà fait). Il suffira de cliquer sur chaque couverture pour avoir accès aux différentes chroniques.

Par Hannibal - Publié dans : Prix et récompenses littéraires
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Dimanche 18 décembre 2011 7 18 /12 /Déc /2011 18:55

La nuit la plus longue est un roman de l'Américain James Lee Burke mettant en scène son personnage récurent Dave Robichaux et paru en France chez Rivages.

 

 

nuitlapluslongue Résumé

 

La Nouvelle-Orléans, été 2005.
Un ouragan d'une rare puissance s'abat sur la ville et ses environs. Pompiers, policiers, tout le monde est sur le pied de guerre mais personne ne sait où donner de la tête devant l'ampleur des dégâts. Certains habitants tentent de sauver ce qui leur reste, d'autres se noient en essayant d'échapper à la montée des eaux. Enfin, d'autres encore voient dans cette catastrophe une aubaine. Ils peuvent profiter de la situation pour entrer dans les maisons et faire main basse sur tout ce qui peut avoir de la valeur.
Dave Robichaux, qui n'habite pas très loin, est appelé en renfort par la police locale. Certains faits l'interpellent de suite. Qui sont ces deux jeunes Noirs abattus dans un quartier huppé de la ville ? Qui leur a tiré dessus et pourquoi ? Qu'est devenu ce prêtre qui a subitement disparu alors qu'il tentait de sauver des vies ?

 

 

Mon avis

« Le plus impressionnant, ce n'était pas les kilomètres de bâtiments privés de leurs toitures, les fenêtres arrachées ni les rues inondées de déchets flottants, ni les chênes verts qui avaient été projetés à travers le toit des maisons. Ce qui était impressionnant, c'était l'impuissance absolue de la ville. Le réseau d'électricité avait été détruit et il n'y avait plus de pression dans aucun robinet des paroisses de St. Bernard et de la Nouvelle-Orléans. Les pompes qui auraient dû tirer l'eau des égouts étaient inondées, et complètement inutilisables. Des conduites de gaz brûlaient sous l'eau ou, parfois, explosaient depuis le sol, remplissant en quelques secondes le ciel de centaines de feuilles roussies arrachées à un vieil arbre. En une nuit, la totalité de la ville était, techniquement, revenue au Moyen-Âge. Mais, tandis que nous passions sous la chaussée surélevée et nous dirigions vers le Convention Center, j'ai vu une image qui ne me quittera jamais, et qui restera toujours emblématique de ce que j'ai vécu à La Nouvelle-Orléans, Louisiane, le 29 août de l'an de grâce 2005. Le corps d'un gros homme noir, à plat ventre, dansait sur l'eau contre un pilier. Ses vêtements étaient gonflés d'air, ses bras flottant à angle droit avec ses flancs. Dans notre sillage, une auréole sale d'écume jaune passait sur sa tête. Son corps est resté là au moins trois jours. »


Si l'on retrouve ici Dave Robichaux – héros récurrent dans l'œuvre de James Lee Burke – ainsi que sa famille et son ami Clete Purcel, le personnage principal de ce roman est sans conteste La Nouvelle-Orléans. C'est plus précisément à ce coin de Louisiane qui vient de voir passer Katrina puis Rita que l'auteur s'intéresse. La ville est la première victime de cette catastrophe et les coupables sont connus dès le départ : les politiciens qui se sont voilé la face concernant un éventuel souci météorologique majeur tout en diminuant les budgets consacrés à la prévention des risques, autour du lac Pontchartrain en particulier.

« Après le coucher du soleil, les résidents du Lower Nine dirent qu'ils entendaient des explosions sous la digue retenant les eaux du lac Pontchartrain. Très vite, les rumeurs se répandirent de maison en maison, selon lesquelles des terroristes ou des racistes dynamitaient la seule barrière empêchant la totalité du lac de noyer la population, en majeure partie noire, du Lower Nine.

Évidemment, ces rumeurs étaient fausses. Les digues ont éclatés parce qu'elles étaient faibles structurellement, et n'avaient que peu de chances de résister à un ouragan de force 3, et encore moins à un ouragan de force 5. Chaque responsable des états d'urgence le savait. Le Corps des ingénieurs de l'armée le savait. Le National Hurricane Center, à Miami, le savait.

Mais apparemment, le congrès des États-Unis et l'administration en poste à Washington DC, l'ignoraient, car ils avaient, quelques mois plus tôt, effectué des coupes drastiques dans les fonds destinés à l'entretien des digues. »

 

L'intrigue, ou plutôt les intrigues, car il y en a plusieurs, ne sont pas le point fort de ce roman. Néanmoins, elles se laissent suivre agréablement et permettent au lecteur de tourner les pages tout en appréciant ce qui fait la force de La nuit la plus longue, ses paysages et ses personnages.
James Lee Burke aime la Louisiane, et on le ressent fortement au gré de magnifiques descriptions où il donne à voir ce que fut La Nouvelle-Orléans, mais aussi ce qu'elle est devenue dans les semaines qui ont suivi l'ouragan. L'auteur excelle aussi dans l'art de donner vie à ses personnages.

 

On pense à Dave Robichaux bien sûr, dont on sent le vécu, mais aussi à tous les autres, de son entourage proche aux plus petits rôles en passant par Otis Baylor, un assureur dont la fille a été violée, le père Jude LeBlanc, ou encore les frères Melancon, des petites frappes dépassées par les évènements. Lorsqu'il tourne les pages, le lecteur est avec ces protagonistes, pour qui il a plus ou moins d'empathie. Il vit avec eux des émotions fortes et cette faculté qu'à l'auteur de nous plonger dans la vie d'Américains issus d'horizons divers n'est pas sans rappeler Dennis Lehane, qui le fait avec le même talent.


Dans la version française, par ailleurs très bien traduite par Christophe Mercier, on regrettera juste un nombre assez important de coquilles et autres petites erreurs qui viennent gâcher quelque peu le plaisir de lecture.

« Tout écrivain, tout artiste qui a visité La Nouvelle-Orléans en est tombé amoureux. Si la ville était la grande putain de Babylone, peu de gens oubliaient son étreinte, ou la regrettaient.

Quel était son avenir ?

Je scrutais à travers mon pare-brise, et, partout, je voyais des arbres abattus, des lignes électriques et téléphoniques pendant aux poteaux, des feux de circulation éteints, des bâtiments éventrés et si endommagés que leurs propriétaires n'avaient pas pris la peine de clouer du contreplaqué sur les fenêtres arrachées. Le travail à effectuer était herculéen, et il était compliqué par un degré de malhonnêteté de la part des entreprises, et d'incompétences et de cynisme de la part du gouvernement, probablement sans équivalents en dehors du tiers monde. Je n'étais pas certains que La Nouvelle-Orléans ait un avenir. »


Avec La nuit la plus longue, James Lee Burke prouve une fois encore qu'il est un grand conteur et signe un texte fort sur l'après Katrina à La Nouvelle-Orléans. Ce beau roman noir, récompensé entre autres par le Trophée 813 du meilleur roman étranger, donnera sans doute envie au lecteur de se plonger dans les autres enquêtes de Dave Robichaux.

 


 

La nuit la plus longue (The Tin Roof Blowdown, 2007) de James Lee Burke, Rivages/Thriller (2011). Traduit de l'anglais (États-Unis) par Chistophe Mercier, 474 pages.

 

 

Petite remarque qui n'intéressera pas tout le monde mais à laquelle je tiens : pour une fois qu'on parle en bien du métier de bibliothécaire dans une oeuvre de fiction (que ce soit livre, film ou autre), je ne peux m'empêcher de vous citer le passage, qui nous change un peu de l'éternelle vieille bibliothécaire aigrie à chignon-tailleur-lunettes qui ne sert à rien à part dégoûter les éventuels usagers d'y revenir. Ici, elle est dynamique, sympa, et participe même à la résolution de l'intrigue en aidant significativement Dave Robichaux dans son enquête !

 

« J'ai alors utilisé le moyen d'enquête le plus efficace et le plus méconnu des États-Unis : la modeste bibliothécaire. Leur salaire est catastrophique, et on ne reconnaît jamais leur travail. Leur bureau est en général coincé au milieu des rayonnages, dans un coin écarté où elles doivent demander le silence à des étudiants bruyants et héberger des clochards qui leur soufflent au visage leur haleine avinée, ou qui ronflent sur les sièges confortables. Mais elles sont douées pour dénicher des informations obscures, et elles ont une obstination de Spartiates.

Entendre l'accent de l'estuaire de celle sur laquelle je suis tombé à la bibliothèque de la Citadelle, à Charleston, était un véritable plaisir. Elle s'appelait Iris Rosecrans, et j'avais le sentiment qu'elle aurait pu lire un annuaire à voix haute en donnant l'impression qu'il s'agissait d'un sonnet de Shakespeare. »

Par Hannibal - Publié dans : Polar américain
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Mardi 6 décembre 2011 2 06 /12 /Déc /2011 16:37

Les visages écrasés est un roman de Marin Ledun paru au Seuil cette année.

Il a depuis ma première lecture reçu le Trophée 813 du meilleur roman francophone.

Oui, première lecture car une fois n'est pas coutume, j'ai éprouvé le besoin de relire ce texte après avoir laissé passer quelques semaines. Entre temps, j'ai lu Pendant qu'ils comptent les morts, livre-entretien de Marin Ledun avec Brigitte Font Le Bret, une psychiatre spécialiste de la souffrance au travail (Editions La Tengo, 2010).

Accrochez-vous car la chronique est un peu longue... mais quand on aime on ne compte pas.

 

 

visages écrasés Résumé

 

Carole Mathieu est médecin du travail à Valence. Elle s'occupe particulièrement des employés d'une plate-forme téléphonique. Exerçant depuis des années, elle ne peut que constater la dégradation inéluctable de leurs conditions de travail et l'augmentation parallèle de leur mal-être. Face à ces dépressions et autres suicides et surtout, face à l'inertie et au déni des dirigeants, pourtant maintes fois alertés, elle décide d'agir. Vincent Fournier est un employé au bout du rouleau, qui a déjà essayé de mettre fin à ses jours. Lorsque le Dr Mathieu se rend compte que malgré les médicaments et tout ce qu'elle a fait pour le guérir, il va de moins en moins bien, elle décide d'abréger ses souffrances de manière... radicale.

 

 

Mon avis

 

« Fascinée, je contemple de nouveau le semi-automatique. L'idée de le retourner contre moi me traverse l'esprit mais, encore une fois, Vincent n'est pas le problème.

Il le sait, je le sais.

Le problème, ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines. Ces projets montés en quelques jours, annoncés priorité-numéro-un, et abandonnés trois semaines plus tard sans que personne ne sache vraiment pourquoi, sur un simple coup de fil de la direction. La valse silencieuse des responsables d'équipes, toujours plus jeunes et plus inflexibles, mutés dans une autre agence ou partis par la petite porte. Cette tension permanente suscitée par l'affichage des résultats de chaque salarié, les coups d'œil en biais, les suspicions, le doute permanent qui ronge les rapports entre collègues, les heures supplémentaires effectuées pour ne pas déstabiliser l'équipe, le planning qui s'inverse au gré des mobilités, des résultats financiers et des ordres hebdomadaires. Les tâches soudaines à effectuer dans l'heure, chaque jour plus nombreuses et plus complexes. Plus éloignées de ses propres compétences. Les anglicismes et les termes consensuels, supposés stimuler l'équipe et masquant des réalités si sourdes et aveugles que le moindre bonjour est à l'origine d'un sentiment de paranoïa aiguë. L'infantilisation, les sucettes comme récompense, les avertissements comme punition. La paie, amputée des arrêts maladie, et les primes au mérite qui ne tombent plus. Les objectifs inatteignables. Les larmes qui montent aux yeux à tout moment, forçant à tourner la tête pour se cacher, comme un enfant qui aurait honte d'avoir peur. Les larmes qui coulent pendant des heures, une fois seul. Mêlées à une colère froide qui rend insensible à tout le reste. Les injonctions paradoxales, la folie des chiffres, les caméras de surveillances, la double écoute, le flicage, la confiance perdue. La peur et l'absence de mots pour la dire.

Le problème, c'est l'organisation du travail et ses extensions.

Personne ne le sait mieux que moi.

Vincent Fournier, 13 mars 2009, mort par balle après injection de Sécobarbital, m'a tout raconté.

C'est mon métier, je suis médecin du travail.

Écouter, ausculter, vacciner, notifier, faire remonter des statistiques anonymes auprès de la direction. Mais aussi : soulager, rassurer.

Et soigner.

Avec le traitement adéquat. »

Le personnage principal des Visages écrasés est sans aucun doute le Dr Carole Mathieu, qui en est aussi la narratrice (à la première personne). Il est central, comme l'est son rôle dans l'entreprise, qui lui permet de savoir beaucoup de choses et de côtoyer les dirigeants comme les employés lambda. Pour beaucoup, elle est la seule personne de confiance, celle à qui l'on peut tout raconter. Ce déversement de souffrances, elle l'encaisse depuis longtemps sans broncher. Mais chacun a ses limites, et la larme qui fera déborder son vase, ce sera donc celle de Vincent Fournier. Dès lors, elle est tout autant médecin que malade et doit avaler pilule sur pilule pour tenir debout et finir ce qu'elle a à faire. Elle est complètement perdue, souhaitant à la fois se faire démasquer par le lieutenant Revel et poursuivre son combat, qu'elle sait perdu d'avance.

 

« La plate-forme du centre d'appels est déserte, mais les cris et les sonneries de téléphone résonnent encore à l'intérieur de mon crâne.

En journée, le site ressemble à une ruche pleine d'abeilles qui bourdonnent dans des micros, des antennes sur la tête. Une soixantaine d'employés connectés aux clients mécontents en permanence, seize heures sur vingt-quatre. Un peu comme ces salles des centres de lancement de la NASA que l'on voit dans les films américains à gros budget, où des dizaines de types en costume-cravate ou blouse blanche, des caques téléphoniques vissés sur le crâne et séparés par de minces cloisons, tiennent l'avenir de la planète au bout de leurs dix doigts. Les écrans géants, les téléviseurs et les mappemondes en moins. Ici, on vend des forfaits mobiles et on résout les problèmes de connexion Internet les plus complexes en moins de trente minutes. »


S'il s'agit bien d'une fiction, tout (ou presque) y est vrai. Le monde de l'entreprise est mis en scène avec un réalisme criant, comme rarement il l'a été dans la littérature. Et pour cause, Marin Ledun a travaillé pendant près de sept ans à France Télécom. On sent le vécu, la connaissance du terrain et, plus que dans tous ses autres romans, on ressent son engagement et sa colère. On peut s'imaginer qu'à la manière d'un Flaubert, le Dr Carole Mathieu, c'est (un peu) lui.
L'identité de l'assassin étant connue dès le départ, on peut penser qu'il n'y aura guère de surprises de ce côté-là. Ce serait mal connaître l'auteur. Les rebondissements produisent leur effet et le suspense est maintenu jusqu'à la toute fin du roman, très réussie d'ailleurs.


Peut-être plus encore que dans ses précédents textes, Marin Ledun met l'écriture totalement au service de son propos. Il va à l'essentiel, préférant l'action aux longues descriptions et privilégiant les phrases courtes, parfois même nominales. Seule exception notable, l'usage de la litanie, à plusieurs reprises, l'auteur listant médicaments ou autres symptômes, oscillant entre inventaire déshumanisé et poésie macabre. Il faut ajouter à cela une bonne trouvaille : l'insertion entre les chapitres de courriers internes à l'entreprise et de rapports médicaux, venant renforcer l'aspect réel de ce que vivent les personnages.

 

« Le corps relève de la médecine du travail, le psychisme, non. C'est aussi simple que ça. Le foie, les muscles, les traumatismes crâniens, les entorses, les foulures, les bras cassés, les fémurs brisés, les infections, les irradiations, tout cela ou presque rentre avec le temps dans les cadres établis par la déontologie médicale. Par contre, ce qui se passe dans la tête doit rester dans le cadre strict du domicile. Au mieux, on parlera de stress. Au pire, on vous demandera de garder vos idées noires à la maison. Un salarié qui tente de se suicider sera presque soupçonné de vouloir nuire à l'image de son employeur. Ou, plus grave, au monde du travail en général.

Bien sûr, je caricature. »


Après tant d'éloges, il faut bien reconnaître quelques faiblesses à ce formidable roman. Certains passages – dans les premiers chapitres surtout – paraissent un peu trop didactiques, voire démonstratifs, comme si l'auteur tenait vraiment à nous montrer qu'il maîtrise totalement son sujet et à nous convaincre. Enfin, bien qu'il ne fasse pas de doute qu'un nombre de plus en plus important de personnes souffrent au travail aujourd'hui, une telle accumulation de mal-être dans le même lieu paraît exagérée (ici, tous les salariés semble concernés) et peinera peut-être à convaincre certains lecteurs attachés à un grand réalisme. Ceci dit, et on s'en convaincra aisément en parcourant Pendant qu'ils comptent les morts (l'essai mentionné en début d'article), il y a fort à parier que Marin Ledun n'a malheureusement rien inventé, intrigue criminelle mise à part. Ce n'est pas nouveau dans le roman noir contemporain, et on avait déjà relevé que ce procédé littéraire consistant à accumuler sur un même lieu et en un même temps de nombreux évènements, plus ou moins véridiques et souvent inspirés de faits divers, a ses limites (c'était déjà le cas dans Bien connu des services de police  ou L'honorable société).

 

« Les victimes ne sont jamais celles que l'on croît. La voilà, mon autre Histoire ! Les voilà, mes faits et mes résultats ! Un panier de crabes pousser à s'entre-déchirer. Des histoires d'hommes et de femmes. De machines et de procédures inhumaines. D'ordres et de contre-ordres. D'objectifs et de règles comptables. Mettre soixante hommes dans une salle, vissez-leur des écouteurs et un micro sur la tête, nourrissez-les d'injonctions paradoxales et de primes au mérite, et vous n'obtiendrez rien de plus qu'un immense charnier de morts vivants. Soulier, Sartis et Fournier, comme les autres. Et moi, perdue au milieu, droguée sur ordonnances jusqu'au bout des ongles, rongée de l'intérieur. Une histoire qui n'en finit pas de s'écrire et de se réécrire. »

Amateur de polars guillerets, passez votre chemin. Rarement un roman noir n'aura aussi bien porté son nom (au-delà de l'entreprise, la ville elle-même semble être l'antichambre de l'enfer). Mais si vous pensez pouvoir tenir le choc, alors n'hésitez pas.

Les visages écrasés est un de ces textes qui remuent les tripes du lecteur et lui reste en mémoire pour longtemps. Marin Ledun signe à ce jour son meilleur roman – qui fera certainement date en matière de fiction sur le monde du travail – et mérite largement son Trophée 813 (c'était mon favori bien sûr !).

Certains romans donnent envie de lire, ce qui est déjà très bien. Celui-ci fait fort puisqu'il m'a carrément donné envie d'écrire, c'est dire (bon... de là à ce que de la vélléité je passe à l'acte il y a un grand pas, mais c'est déjà ça...). Bref, un grand coup de cœur !

 

Remarque : Marin Ledun est l'un des quelques auteurs que je suis depuis ses débuts littéraires et je suis bien content qu'il commence à être vraiment reconnu (y'a qu'à voir : il est de toutes les sélection de Prix en ce moment !). Bien que j'ai beaucoup aimé ses premiers romans, Marketing Viral et plus encore Modus Operandi, je ne peux que constater de réels progrès de livre en livre (tiens, d'ailleurs je me rends compte qu'il y en a que je n'ai pas chroniqués par ici). Vivement la suite donc...

 


 

Les visages écrasés de Marin Ledun, Le Seuil (2011), 319 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Mardi 29 novembre 2011 2 29 /11 /Nov /2011 16:16

L'armée furieuse, paru chez Viviane Hamy en mai dernier, est (pour le moment) le dernier roman de Fred Vargas. On y retrouve le commissaire Adamsberg.

 

 

Armee-furieuse.jpg Résumé

 

Une femme paniquée arrive de Normandie au commissariat d'Adamsberg et demande à lui parler en personne. Pourquoi avoir fait le déplacement à la capitale ? Parce qu'elle ne peut pas voir le capitaine de la gendarmerie locale en peinture, et surtout, parce que l'heure est grave. Un dénommé Herbier, haï de la plupart des habitants, a subitement disparu. Mais surtout, son « départ » coïncide avec la vision de l'Armée furieuse qu'a eue la fille de Madame Vendermot, la plaignante. Selon la légende, toute personne apparaissant aux côtés de la Mesnie Hellequin (l'Armée a de nombreuses appellations) est condamnée à une mort certaine dans de brefs délais. Le pire, c'est que Lina a vu plusieurs villageois. Aussi, les décès pourraient être nombreux à Ordebec...
Au même moment, un homme d'affaires important est retrouvé carbonisé dans sa voiture de luxe. Momo-mèche-courte, qui adore brûler des véhicules à ses heures perdues, est le coupable idéal. Mode opératoire, preuves matérielles : tout le désigne. Justement, ça fait un peu trop au goût d'Adamsberg, qui ne croit pas à la culpabilité du jeune délinquant. Ajoutez à cela un meurtre à la mie de pain et un pigeon ligoté et vous comprendrez que le policier a autre chose à faire que d'aller voir les vaches normandes. Quand même intrigué par cette drôle de légende, il finit par céder à l'envie d'aller enquêter sur cette affaire mystérieuse et prend la route du Calvados.

 

 

Mon avis

 

« En soi, perdre du temps ne gênait pas Adamsberg. Insensible à la brûlure de l'impatience, il n'était pas prompt à suivre le rythme souvent convulsif de ses adjoints, pas plus que ses adjoints ne savaient accompagner son lent tangage. Adamsberg n'en faisait pas une méthode, encore moins une théorie, mais il lui semblait que, concernant le temps, c'était dans les interstices presque immobiles d'une enquête que se logeaient parfois les perles les plus rares. Comme les petits coquillages se glissent dans les fissures des rochers, loin de la houle de la haute mer. En tout cas, c'était là que lui les trouvait. »


Sur place, le célèbre commissaire fait la connaissance de toute une galerie de personnages, plus atypiques les uns que les autres, que Fred Vargas décrit comme personne avec le talent qu'on lui connaît. Il y a les Vendermot : Lina, qui a eu la fameuse vision et s'occupe de faire vivre la famille ; le fragile Antonin, qui serait en argile et nécessite donc une attention permanente ; enfin, Hippolyte, et ses doigts coupés. Et tous sont capables de communiquer, non pas en verlan, mais carrément à l'envers emmoc icec ! Il y a aussi le capitaine Émeri, le Comte d'Ordebec, et surtout Léo, une vieille dame qui a la gentillesse d'héberger Adamsberg. Assez rapidement, le corps d'Herbier est découvert et le village se met à paniquer, car la prophétie de Lina se réalise. Puis c'est Léo qui est retrouvée laissée pour morte. Celle qui fut un temps l'épouse du Comte en savait-elle trop ? Adamsberg aimerait bien l'entendre, mais lorsqu'on est dans le coma, on n'est guère loquace. Alors, il la veille, lui raconte des histoires, tout en réfléchissant à ses enquêtes en cours.

 

«  - Je vous croyais hostile à l'accusation, dit Danglard d'un ton un peu précieux.

- Mais depuis, j'ai vu ses yeux. Il l'a fait, Danglard. C'est triste, mais il l'a fait. Volontairement ou non, c'est ce qu'on ne sait pas encore.

S'il y avait une chose que Danglard réprouvait plus que tout chez Adamsberg, c'était cette façon de considérer ses sensations comme des faits avérés. Adamsberg rétorquait que les sensations étaient des faits, des éléments matériels qui avaient autant de valeur qu'une analyse de laboratoire. Que le cerveau était le plus gigantesque des labos, parfaitement capable de sérier et d'analyser les données reçues, comme par exemple un regard, et d'en extraire des résultats quasi certains. Cette fausse logique insupportait Danglard. »


Les protagonistes sont excellents, c'est un fait, mais le plus fort, c'est que le reste est à l'avenant. Les dialogues sont savoureux, l'humour très présent, les rebondissements multiples et souvent imprévisibles.

 

« Émeri n'était pas un imbécile. Il savait que ses hommages à l'aïeul compensaient une vie qu'il estimait médiocre, et un caractère qui n'avait pas la hardiesse fameuse du maréchal. Craintif, il avait fui la carrière militaire de son père et opté, en matière d'armée, pour le corps de la gendarmerie nationale, et en matière de conquêtes, pour le corps des femmes. »

C'est connu, les romans de Fred Vargas ne plaisent pas à tout le monde, en partie à cause de leur côté décalé, de la forte originalité qui s'en dégage. Aussi, il est vraisemblable que certains lecteurs n'accrocheront pas à ce nouvel opus des enquêtes d'Adamsberg. Mais pour les aficionados, quel régal ! Le rythme n'est pas forcément effréné mais le roman est pourtant quasiment impossible à lâcher. Pour ceux qui n'ont jamais lu Fred Vargas, il s'agit sans doute d'un des meilleurs titres pour découvrir cet auteur de grand talent. Pour ma part (je suis encore loin d'avoir lu toute son oeuvre), c'est pour l'instant mon préféré.

 


 

L'armée furieuse, de Fred Vargas, Viviane Hamy / Chemins Nocturnes (2011), 425 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Lundi 21 novembre 2011 1 21 /11 /Nov /2011 15:14

Rouge gueule de bois, paru chez La Volte, est le premier roman de Léo Henry, jusqu'à présent scénariste de BD et nouvelliste.

 

 

rouge gueule de bois Résumé

 

Arizona, été 1965.
Le célèbre écrivain Fredric Brown traîne sa carcasse de troquet en troquet. Il n'a plus goût à rien, surtout pas à l'écriture, et passe son temps à picoler, pour oublier sa vie et éviter sa femme. Il rencontre par hasard Roger Vadim, le réalisateur. Autour d'un verre, puis deux, puis trois... la discussion s'installe jusqu'au moment où les deux hommes, passablement éméchés, se mettent à discuter du crime parfait. Cela donne des idées à Brown, qui a envie de mettre ce scénario en pratique. Bien sûr, rien ne va se passer comme prévu...

 

 

Mon avis

 

« Brown se posa sur un banc et mangea en essayant de prémunir ses hardes contre les chutes de crème. Deux clochards, dans l'ombre d'un néon crevé, bricolaient des cigarettes à partir de mégots ramassés. Une matrone aux bras énormes surveillait un chapelet de gamins roux et roses, portant tous les même gilet tricoté, tandis que trois bons à rien brillantinés, dans une Buick assortie, attendaient les filles au bus du soir en s'esclaffant de leurs propres blagues. Le crépuscule était doux et mauve et rien ne laissait penser à cette heure, en ce lieu, que l'histoire était en marche, que l'univers se convulsait, comme pris d'un mal de coeur soudain, et que Fredric Brown, écrivain de science-fiction et de romans noirs, couronné par le prix Edgar Allan Poe par une nuit de 1947, s'apprêtait à commettre son premier crime de sang-froid. »

Fredric Brown, Roger Vadim, Jane Fonda : les principaux protagonistes de ce roman ont véritablement vécu. Si leur existence réelle ne fait pas de doute, ils n'ont heureusement pas eu à endurer tout ce que leur fait subir Léo Henry. Au fil des quelque 250 pages, les clins d’œil s'accumulent, et le lecteur, qui passera peut-être à côté de certaines références tant elles sont diverses, pourra trouver des réponses dans un index imposant, répertoriant lieux, personnages et autres cocktails évoqués dans le texte. Il est complété par un intéressant « vade-mecum » constitué de citations, de notes et de divers documents.

 

« Aux abords de la catastrophe terminale, la gravité s'abolit. Le noir se fait. Les stimuli se shuntent. La vie redevient un songe amniotique, état de suspension parfaite, calme d'astéroïde dans le lacté cosmique. Et puis. Certains parlent de tunnel, d'appels mélodieux, d'injonctions à la vie modulées par des choeurs archangéliques, de pureté irisée des retours au conscient. Pour Brown, rien de tout cela : le snap des côtes enfoncées dans le volant, le bang bang de sa tête en aller-retour. Puis l'affreuse brûlure à l'intérieur de son crâne, comme si on y chauffait à blanc une fricassée de cailloux.

Quand il rouvrit les yeux, il y avait suffisamment de sang sur les reliefs des tôles chiffonnées pour vous couper toute envie de manger du boudin dans l'année. L'idée lui vint qu'il n'avait pas pu pisser tout ça et en faire encore le constat, puis la preuve qu'il était en vie lui fut apportée avec l'inspiration suivante, un déchirement au bas du thorax, comme si sa plèvre, farcie de barbelure, lui ponçait la tripaille en profondeur. Quelque chose péta dans le moteur. Fred n'essaya pas de bouger. Il rêva de savoir s'évanouir sur commande, comme les héros de roman noir. »


Rouge gueule de bois débute comme un roman noir somme toute assez classique puis, passée la centaine de pages, bascule peu à peu dans une autre dimension, celle d'un imaginaire débridé. Quelques scènes tiennent alors du « road-novel » débridé, d'autres carrément de la science-fiction. Certains passages ne sont pas très loin du délire le plus complet et auraient sans doute pu être écrits par Fredric Brown pendant l'une de ses plus mémorables cuites.

 

« Quand l'écrivain entra dans le rade, les lampes s'allumèrent une à une, éclairant en séquence l'alignement polychrome de la plus belle bibinothèque du comté. Au-dessus des bouteilles, sur deux rangs, des dizaines de snifters, highballs, collins, tumblers à Old Fashioned, verres à Martini et à fizz, à Sling et à planteur, renvoyaient la lumière comme les cinq cents faces d'un diamant géant. Le zinc, interminable et d'un rouge profond, doublé d'une barre en cuivre patinée à la manche d'ivrogne, faisait un coude après l'évier. Trois shakers et des verres à mélange propres y siégeaient, hiératiques, divinités assoupies dans un temple que la jungle regagne, attendant le retour des fidèles pour les gratifier de miracles répétés. »


La plume de Léo Henry est particulièrement alerte et parvient à insuffler au texte un vrai dynamisme, y compris dans les descriptions qui, chez d'autres, auraient pu être rébarbatives. Le ton est plaisant, l'humour adoucissant la noirceur du texte.

Malgré quelques défauts (sans doute inhérents à un premier roman), Léo Henry signe avec ce « road-novel » noir et déjanté un texte plutôt convaincant et prometteur. Néanmoins, il y a fort à parier que la grande originalité du roman laissera plus d'un lecteur sur le bord de la route. Ça m'a donné envie de découvrir les textes de Fredric Brown en tout cas.

 


 

Rouge gueule de bois, de Léo Henry, La Volte (2011), 336 pages.

 

Remarque : par bien des aspects (« road-novel » aux USA, hommage au roman noir, personnage principal de romancier-looser) ce Rouge gueule de bois m'a fait penser à Scarelife, le très bon roman de Max Obione.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 16:55

Le poète de Gaza est un roman de l'Israélien Yishaï Sarid, publié en français par Actes Sud.

Depuis ma lecture (il y a quelques semaines, oui je sais j'ai du retard avec mes chroniques !) il a obtenu le Grand Prix de Littérature Policière étranger – le français allant à L'honorable société  de DOA et Dominique Manotti.

 

 

poète de gaza Résumé

Un agent du contre-espionnage israélien, passé maître dans l'art d'interroger les terroristes palestiniens et leurs proches, se voit confier une mission de grande importance : il doit réussir à amener un chef terroriste sur terrain neutre afin qu'il soit abattu sans risques. Pour parvenir à ses fins sans jamais se trouver en contact direct avec la cible, l'agent va mettre toute une stratégie en place. Il veut tenter d'entrer en contact avec Hani, le père du terroriste, poète de son état et gravement malade, en sympathisant avec Dafna, la meilleure amie du vieil homme, elle-même femme de lettres. Pour ce faire, il décide de se faire passer pour un apprenti romancier afin de bénéficier de ses cours particuliers d'écriture.


Mon avis

Le poète de Gaza n'est pas de ces romans où le lecteur se perd tant les protagonistes sont nombreux. A l'inverse, le texte ne s'intéresse pour ainsi dire qu'à l'agent israélien, narrateur du récit mais jamais nommé, les autres personnages gravitant autour de lui. Tout occupé qu'il est à son travail – l'homme est ambitieux –, il délaisse sa vie de famille sans vraiment s'en rendre compte. Lorsque Siggie reçoit une proposition de travail aussi inattendue qu'exceptionnelle à Boston, il refuse toute discussion avec elle. Peu importe, s'il ne veut pas y aller, sa femme ira sans lui, embarquant leur fils au passage.

A bout de nerfs, l'agent provoque (sans vraiment le vouloir) la mort d'un prisonnier palestinien lors d'un interrogatoire musclé non maîtrisé. Il risque de gros ennuis. Son supérieur hiérarchique, qui n'a plus entière confiance en lui, le suspend de tout « entretien ». Prenant subitement conscience de la dégradation de ses relations familiales, l'agent se raccroche à ce qui lui reste : sa mission, celle de la dernière chance s'il veut encore avoir une chance de compter dans son métier.

« - On doit parler, l'ai-je aussitôt interrompue.
Une expression de grande déception a envahi son visage, son regard s'est aiguisé au point de devenir hostile.
« D'où est-ce que vous sortez ? m'a-t-elle asséné, furieuse. Qu'est-ce que vous me voulez ? »
A cet instant, elle me haïssait, je le savais et, pourtant, j'aurais pu rester à regarder son visage pour l'éternité. Ce n'est pas pour rien que certains voilent celui de leur femme. »
 
Plus seul que jamais et en proie à une espèce de dépression, il n'avait pas prévu que les heures qu'il devrait passer avec Dafna le rapprocherait à ce point de la romancière. Dans son naufrage, elle rayonne et lui semble être sa seule bouée de sauvetage. Ayant réellement sympathisé avec elle ainsi qu'avec Hani (le père du terroriste), il est alors en proie à de terribles doutes et commence à se poser de nombreuses questions sur sa profession, et plus largement, sur son existence.

« - Je vais boire avec vous, a soupiré notre malade. À Gaza, on m'aurait tué pour ça. Pas grave. Juste un verre. Dieu me le pardonnera, n'est-ce pas ? »
L'air stagnait, la mer ne bougeait pas davantage dans sa bassine délimitée par les contours gris de la ville. Dafna dit soudain qu'elle s'en voulait de ne pas être allée le voir, là-bas. Toujours la peur de recevoir un coup ou une grenade. Dire que, maintenant, c'était pire !
- Et pourtant, on n'est pas loin. » Hani trempa les lèvres dans son verre. « La même mer. Le même soleil. C'est juste qu'il y a plein de barrages au milieu.
- Un jour, toutes ces barrières tomberont et on vivra ensemble, assura Dafna dont les yeux étaient repeints en turquoise par le paysage et le vin.
- Ces temps-là ne viendront qu'après nous, ma chérie », murmura Hani dans un petit rire. Il posa délicatement sa main desséchée sur le bras de Dafna. « Aujourd'hui ce sont les fous qui sont aux commandes et eux se fichent de la mer. Ils réclament des montagnes. »

Sans totalement délaisser l'aspect policier – ou plutôt espionnage d'ailleurs – de son histoire pour autant, Yishaï Sarid a choisi de faire reposer son texte sur son personnage principal, et bien lui en a pris. Il s'agit avant tout du roman d'un homme qui, poussé par les évènements et les rencontres, en vient à s'interroger sur sa vie, mais aussi sur certains aspects du conflit israélo-palestinien. Œuvre puissante et somme toute assez engagée, Le poète de Gaza surprendra agréablement plus d'un lecteur et Yishaï Sarid, avocat lorsqu'il n'écrit pas, mérite assurément son Grand Prix de Littérature Policière reçu il y a quelques semaines.



Le poète de Gaza (Limassol, 2009), de Yishaï Sarid, Actes Sud / Actes Noirs (2011). Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz, 219 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar asiatique
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Mardi 25 octobre 2011 2 25 /10 /Oct /2011 17:44

J'ai pas mal lu ces dernières semaines mais très peu de fiction (je m'y remets seulement ces jours-ci). Je préparais activement un concours (que je n'aurais peut-être même pas), ce qui explique mon silence radio. Je vous épargnerais donc les chroniques de mes dernières lectures, à savoir (entre nombreux autres titres tous aussi sexy les uns que les autres) : Bien réussir son oral, Les collectivités territoriales et la décentralisation, L'oral démystifié ou encore Concours Fonction Publique : Assistant territorial (qualifié) de conservation du patrimoine et des bibliothèques. (A moins que vous ne demandiez que ça bien sûr...).

 

En matière de lecture plus distrayante, je vous propose dans l'immédiat une chronique de Saya, un roman de Richard Collasse, paru au Seuil en 2009.

 

 

saya.jpg Résumé

 

Jinwaki est un employé japonais tout ce qu'il y a de plus ordinaire : 45 ans, une bonne situation, une femme, des enfants. Mais un jour, sa vie explose. Convoqué par sa hiérarchie, il apprend son licenciement. Ses 25 ans d'ancienneté dans l'entreprise n'y font rien. Situation économique oblige, il fallait dégraisser, faire des choix, et donc laisser du monde sur le carreau.
Jinwaki est au fond du trou et n'accepte pas cet échec personnel qu'il vit comme une humiliation. Il décide de cacher la vérité à ses proches, et part tous les matins, faire comme s'il travaillait. Au lieu de ça, il erre, pensant au suicide, action qui lui semble être la seule solution à ses problèmes. Puis il rencontre Saya...

 

 

Mon avis

 

« J'ai regagné mon bureau au troisième étage du magasin, slalomant entre les cartons de marchandise, bousculant sans m'en rendre compte les personnes qui se trouvaient sur mon passage. Les employées intérimaires s'arrêtaient pour me laisser passer en me saluant d'une brève inclinaison de la tête. Elles ne savaient pas, elles ne sauraient pas. Tout juste constateraient-elles que j'ai disparu et qu'un nouveau responsable m'avait remplacé, qui l'ânonnerait chaque matin avant l'ouverture des portes le même discours lénifié supposé les encourager pour le reste de la journée. Nous étions interchangeables, tous sans exception. Même costume sombre, même coupe de cheveux, même absence d'imagination, même trajectoire sans histoires... Comment ne m'en étais-je pas aperçu plus tôt ? »

 

Soyons clairs :  bien qu'il fit partie il y a quelques temps d'une sélection du Prix SNCF du Polar, il n'y a pas d'enquête policière dans Saya. Néanmoins, le lecteur aurait tort de se priver de la lecture de ce texte fort pour cette raison. Ce roman ne manque pas de qualités, la principale étant l'empathie pour les personnages que Richard Collasse parvient à faire ressentir à ses lecteurs. Le choix de faire parler tous les protagonistes à la première personne n'y est sûrement pas étranger. Au fil des pages, on suivra Jinwaki dans sa chute, mais on fera aussi la connaissance de Kaori et de Saya.


La première n'est autre que la femme de Jinwaki. Elle nous fait découvrir la vacuité de sa vie de femme au foyer, ses journées passées à s'occuper de sa maison, de sa famille. Les heures passées au chevet de sa belle-mère grabataire et à faire en sorte que tout soit prêt pour son mari quand il rentre du travail. Sa seule distraction : son chihuahua, qui lui a coûté une fortune et dont elle est complètement gaga.

 

« Une fois dehors, mon premier réflexe a été de balancer dans la première poubelle venue ce morceau de tissu scandaleux, avec le bout de papier plié en quatre sur lequel elle avait noté son numéro de portable. J'aurais ensuite jeté la bande dessinée que j'avais laissée dans un tiroir de mon bureau, au magasin, dans la foulée du grand ménage avant mon départ. J'aurais effacé de ma mémoire jusqu'à son prénom, Saya. Je ne serais plus revenu au Sombrero. Je n'aurais pas non plus arpenté Cat Street sans but, ne me serais pas rendu à Shibuya, n'aurais pas rageusement claqué la porte de mon bureau pour faire l'« école buissonnière »... Si je l'avais pu, j'aurais rembobiné le film de ma vie plus loin encore dans mon passé, avant d'être convoqué par mon patron, avant de jouer les grandes gueules et de critiquer les décisions de notre président, avant de faire le choix erroné d'une faction à la fois trop proche de la direction générale et trop éloignée du centre du pouvoir véritable, là où se décidait qui restait et qui devait sauter. »

 

Saya, quant à elle, est une lycéenne qui a décidé de se faire de l'argent de poche en proposant un peu d'affection à des hommes qui en manquent cruellement (et qui ont souvent l'âge d'être son père ou son grand-père). Alors qu'elle lit une bande dessinée française dans son café préféré, elle se fait aborder par Jinwaki. Bien que tout les oppose a priori, ils vont se rendre compte qu'ils partagent en fait plusieurs points communs. Le début d'une histoire ?

 

« Le soir du concert, je suis arrivée un peu en retard à cause d'un accident sur la ligne de métro. Un type s'était encore jeté sur la voie ferrée. Par chance, le train était déjà entré en gare, les portes étaient restées ouvertes. Si quelques personnes sont sorties du wagon dans lequel je me trouvais, la plupart n'ont pas réagi à l'annonce. Ni ennui ni agacement, encore moins de compassion. Imperturbables, les gens ont continué à lire, à somnoler, à bavarder à voix basse ou à consulter les messages sur leur portable. Le temps semblait suspendu. À une ou deux stations de là quelqu'un s'était fait déchiqueter par une rame, mais tout le monde demeurait impassible. »

 

Si les amateurs de polar ne trouveront peut-être pas ce qu'ils cherchent à la lecture de Saya, le roman n'en demeure pas moins de qualité. Les personnages sont très bien brossés, la tension est présente et les descriptions de la société japonaise sont criantes de réalisme – l'auteur vit dans l'archipel nippon depuis des années. Richard Collasse ne raconte pas seulement une histoire mais propose des pistes permettant au lecteur de s'interroger profondément sur de nombreux sujets sociétaux : la place du travail dans la vie, celle de la femme dans la société, etc. Après La trace, paru en 2007, il signe avec Saya un roman réussi et émouvant qui, espérons-le, en appellera d'autres.

 


 

Saya, de Richard Collasse, éditions du Seuil (2009), 222 pages.

Par Hannibal
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Jeudi 29 septembre 2011 4 29 /09 /Sep /2011 16:46

Mortelle hôtesse de Bernard Pasobrola est un des titres marquant le retour de la collection Rail Noir, toujours chez la Vie du Rail bien sûr !

Accessoirement, il marque aussi le retour à la vie de mon blog après une hibernation estivale (antithèse ?) plus longue que prévue.

 

 

Mortelle hotesse Résumé

 

Dans le wagon-bar de l'Eurostar, une jeune femme se fait aborder par un homme corpulent. Il affirme la connaître et lui annonce que son père se trouve en vérité à Anvers. Il a à peine le temps de devenir insistant qu'un autre homme intervient et parvient à faire déguerpir l'importun. Un peu plus tard, l'obèse est retrouvé inanimé à sa place, mort.
Le défunt, c'est Jean-Louis Gropparello, un collègue de Richard Meyer, agent de renseignement tout comme lui. Richard, lui, enquête sur la disparition d'Humbert Katz, le père de Nora, la jeune scientifique qu'il a « rencontrée » dans le train. Il pense que quelqu'un a aidé « Gro » à mourir et est bien décidé à le retrouver, coûte que coûte.

 

 

Mon avis

 

Mortelle hôtesse marque avec Ligne 10 d'Anne Peter-Sauzin et Mort d'un cheminot de Jean-Philippe Milesy la renaissance de « Rail / Noir ». Depuis 2002, la maison d'édition La vie du rail a publié une vingtaine de romans policiers « ferroviaires » (l'intrigue doit entretenir un rapport plus ou moins prononcé avec l'univers des trains) dans cette excellente collection. Cette dernière peut se vanter de voir figurer à son catalogue des auteurs confirmés tels Jean-Bernard Pouy et Thierry Crifo, mais surtout, d'avoir lancé la carrière d'écrivains qu'on ne présente plus aujourd'hui : Franck Thilliez et Karine Giébel.

 

« Trois types en jeans l'accostèrent au milieu du hall. Ils portaient des lunettes noires et des chemises hawaïennes sur lesquelles des perroquets violemment polychromes copulaient béatement dans la verdure. L'un des costauds s'approcha de Meyer avec la mine avenante d'un partenaire de danse. Il lui montra discrètement le bout de son pistolet et le soulagea de sa valise. »


Bien que fort différent des romans des auteurs suscités, Mortelle hôtesse n'en demeure pas moins une agréable lecture. Le suspense est bien dosé et tout est fait pour que le lecteur s'intéresse rapidement à l'enquête menée par Richard Meyer. Dur à cuire mais pas insensible, doté d'un humour caustique, l'agent va tout mettre en œuvre pour retrouver Humbert Katz. De Genève à Anvers en passant par Londres et Lisbonne, il va se retrouver confronté à de nombreux dangers parmi lesquels : un virus aveuglant les diamantaires, des multinationales de la santé sans aucun scrupule quand il s'agit de défendre leurs intérêts, une tueuse insaisissable...

 

« Elle se lança à la poursuite du flic qui marchait à grandes enjambées vers le secrétariat, puis elle ôta son unique chaussure et la projetta vers lui en hurlant : « Vous n'avez pas le droit... »
Elle fit mouche. Atteint par le talon à la nuque, Whitherfroth effectua une rapide volte-face et, d'un geste machinal, abattit sa main entrouverte sur le visage de Karita. Comme aspirée par un trou d'air, elle s'écrasa sur une table basse trois mètres en arrière, alors que le Chief Inspector, sans un regard pour elle, continuait calmement son chemin en tâtant une petite tâche humide sur sa nuque.
Karita se releva d'un bond et s'empara d'un lourd cendrier de marbre posé sur une table basse. Son cerveau ayant saturé d'adrénaline tout son système musculaire, elle se sentait capable de soulever la table elle-même. Elle prit son élan sous l'oeil pétrifié des policiers hypnotisés par cette lutte de titans, et elle allongea élégamment son biceps. Le récipient en pierre noire atteignit le Chief Inspector juste au-dessus de la petite trace qu'avait laissée le talon-aiguille.
Il avança encore d'un mètre et s'écroula avec la souplesse d'une statue de l'île de Pâques déracinée par une soucoupe volante. »


Bernard Pasobrola a une belle plume. Ses descriptions sont réussies et la plupart de ses métaphores sont autant de belles trouvailles, parfois hilarantes. Au sérieux du roman d'espionnage, il vient ajouter une dose de loufoquerie qui fait plaisir à lire.

 

« De grosses gouttes de pluie froide commencèrent à s'écraser sur son crâne. Il se dit qu'il aurait pu passer sa vie à grattouiller des ordonnances pour des vieillards hémorroïdaires, confortablement installé dans un local bien chauffé. Au lieu de cela, il avait choisi d'errer de lieu en lieu et de recevoir des coups de matraque sur la tête.
Fucking bastard spy. »

 

S'il faut parfois s'accrocher un peu pour maîtriser tous les tenants et les aboutissants de l'intrigue, peut-être un chouïa trop complexe, Mortelle hôtesse n'en demeure pas moins un bon polar, mêlant enquête policière et espionnage. Il est à noter que certains personnages de ce livre figuraient déjà dans L'hypothèse de Katz, précédent roman de l'auteur sur lequel les lecteurs convaincus par l'écriture de Bernard Pasobrola arriveront peut-être encore à mettre la main.

 


 

Mortelle hôtesse de Bernard Pasobrola, La Vie du rail / Rail Noir, 318 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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