Une histoire d'amour radioactive / Antoine Chainas
Une histoire d'amour radioactive est le dernier roman d'Antoine Chainas paru à la Série Noire, en avril dernier – Baleine a depuis publié un Poulpe de l'auteur, 2030 : l'Odyssée de la Poisse.
Il fait partie des cinq romans encore en course pour le Trophée 813 du meilleur roman
francophone.
Résumé
DRH a une femme, un enfant. Il ne les voit jamais. Car DRH travaille. Beaucoup. Il licencie des gens, et ça lui prend tout son temps. Pas de place pour l'imprévu. Sa vie est réglée comme une
horloge. Pourtant, sa vie va basculer. Une femme au charisme monstrueux, rencontrée par hasard, va lui faire perdre tous ses repères.
Un malade en phase terminale décide de quitter l'hôpital, puis se suicide. Un second patient à l'article de la mort prend la poudre d'escampette. Sa femme vient signaler sa disparition et jure
qu'il n'aurait jamais fait ça. Le capitaine de police Javier est intrigué. N'ayant rien de probant permettant d'engager une procédure officielle, il décide pourtant d'enquêter sur ces
coïncidences, aidé du lieutenant Plancher, qui devient vite son amant.
Mon
avis
« Les toilettes sont excessivement propres.
DRH, de La Boîte, se tient devant l'urinoir, les jambes légèrement fléchies, la verge pointée dans la direction adéquate. »
Pour commencer un roman de la sorte, il n'y a qu'Antoine Chainas. Dès les deux premières phrases, on retrouve le style si caractéristique de l'auteur : des phrases
courtes, parfois constituées d'un seul mot, puis un retour à la ligne. Il ne s'embarrasse pas du superflu.
« Elle le guide. A travers la galerie, à travers les corps, sous la peau.
Elle explique.
Décode.
Dissèque.
Ici, un mélanome.
Là, les métastases.
Plus loin, les tumeurs épithéliales.
Puis les muqueuses intestinales.
Et les muqueuses bronchiques.
- Tous les gens présents dans cette galerie sont malades. A des stades plus ou moins avancés. C'est ce qui fait leur particularité. C'est ce qui fait leur grandeur. C'est ce qui les rend plus vivants, plus beaux que les autres, affirme Veronika. »
Plus que jamais, Antoine Chainas semble avoir une fascination pour le corps, d'un point de vue organique. Une femme fatale, photographe de l'extrême, parvient à convaincre des cancéreux en triste état de se faire scanner, faisant de leurs métastases et autres lymphomes des œuvres d'art. L'auteur réalise un tour de force, en faisant du suspense sans en faire. Dès le départ on sait que DRH va succomber aux charmes de la vénéneuse artiste. On comprend immédiatement que c'est à elle que va mener la piste des deux policiers. Et pourtant l'histoire, aussi folle soit-elle, tient la route. L'intrigue monte même peu à peu en puissance, jusqu'à un final rendu particulièrement explosif à coups de chapitres lapidaires.
« Je ferme mon coeur et c'est le tien qui prend le relais, dans ma poitrine, qui cogne sous le gril costal, bombardement ininterrompu, aussi régulier qu'un cataclysme, une douce
apocalypse. Je sais que tu ne désires pas partir, que tu veux vivre encore, dans ton lit d'hôpital, les draps souillés d'excréments et de vomissures, la pompe à morphine au maximum, dans tes
veines, dans ton cerveau, derrière tes paupières, au creux des rides de ton front, chaque seconde, chaque putain de seconde qu'il te reste. J'essaye de te retenir, mes bras ses serrent,
agrippent, happent, mais la seule chose entre mes doigts est ma propre peau. »
Les personnages sont ici tous plus ou moins torturés, plus ou moins spéciaux, comme le sont toujours les protagonistes d'Antoine Chainas – on se souvient de ceux de Versus ou d'Anaisthêsia. Javier et Plancher souffrent
de devoir se cacher pour vivre leur amour tandis que DRH est peu à peu contaminé par la folie de Veronika.
Grâce à DRH, qui ne sera jamais nommé autrement que par sa fonction, l'auteur s'interroge sur le rapport au travail, au corps, à la maladie, ou encore sur l'uniformité de nos vies, adressant au
passage quelques piques à notre société.
A signaler que de par la nature des thématiques abordées (cancer, mort...), la crudité du langage ou encore la précision des scènes de sexe, ce roman est assurément dérangeant et ne conviendra
pas à tous les publics.
En effet, plus noir que Chainas, tumeur.
Préoccupations particulières, style inimitable, Antoine Chainas poursuit avec ce roman une œuvre unique en son genre : la sienne. En poussant plus loin son propos et en travaillant
davantage son intrigue, il signe sans doute avec Une histoire d'amour radioactive son texte le plus abouti.
Une histoire d'amour radioactive d'Antoine Chainas, Gallimard / Série Noire (2010), 275 pages.