Breaking the Wall / Claire Gratias
Breaking the Wall est un roman noir de Claire Gratias paru en 2009 dans la collection Rat Noir, chez Syros.
Résumé
Juillet 1989.
Berlin-Ouest. Klaus Weber est contacté par une réalisatrice française pour témoigner dans son documentaire – « Le ciel partagé » – des relations particulières et douloureuses qu'il
entretient avec le Mur.
Berlin-Est. Suite à un malaise cardiaque, Markus Schloss est devenu hémiplégique et a perdu l'usage de la parole. Épaulé par sa femme, il ressasse des heures durant son passé, cloîtré dans son
appartement.
Ces deux hommes ont un point commun : un mur et une femme, Anna, ont suffi à faire basculer leur destin.
Mon avis
« De la fenêtre de la chambre, on aperçoit le poste frontière de Heinrich-Heine-Strasse encadré, de part et d'autre, par ce long ruban de béton que nous avons fini par ne plus voir. Le
fameux « dispositif de protection antifasciste » destiné à protéger notre République de l'émigration et à empêcher l'impérialisme de contaminer l'Est. Moi aussi, j'ai été longtemps
convaincu qu'il était indispensable à la défense de notre nation menacée. Comme dit mon collègue von Schnitzler, « une nécessité historique », « la construction la plus utile de
toute l'histoire allemande »...
Mais sans cette nécessité historique, je n'aurai sans doute pas perdu Anna.
Et bien que nous nous soyons trouvés tous les deux du même côté, le Mur s'est dressé entre nous aussi impitoyablement que si Anna avait été à l'Ouest et moi à l'Est. Un soir de 1973, j'ai
définitivement tiré le rideau de fer entre nous deux et la possibilité du bonheur. »
Breaking the Wall est la troisième contribution de Claire Gratias à la collection Rat Noir, laquelle regroupe des polars à destination des adolescents signés par des
grands noms du roman noir – Jean-Hugues Oppel, Serge Quadruppani... – ou des auteurs moins connus mais non moins dénués de talent. C'est assurément le cas de Claire Gratias dont
Une sonate pour Rudy, l'un de ses précédents romans, a été de multiples fois récompensé.
« Muette, d'une pâleur mortelle, tu as levé sur moi tes grands yeux clairs et, pour la première fois, j'y ai vu briller des éclairs de haine.
Hass.
Le mot est plus fort en allemand. « Haine » est encore trop doux, trop proche de « laine » et de « aime ».
Hass, c'est un mot qui se crache à la figure de quelqu'un. Un mot que l'on projette hors de soi avec dégoût, comme si l'on venait de recevoir un coup de poing dans l'estomac.
Ce jour-là, ton regard m'a craché au visage, Anna. »
Le récit, plutôt simple dans sa construction mais aussi diablement efficace, balade le lecteur entre le passé et le présent des divers protagonistes, dont les sentiments sont fort bien dépeints
par l'auteur. Au fil de l'histoire, Claire Gratias nous dit l'absurdité de ce mur qui a causé tant de drames humains et changé profondément l'Histoire de l'Allemagne.
« Comme d'habitude, il était rempli de choses merveilleuses : du beurre, des amandes, des raisins secs, des bougies décorées, des bonbons, du café, du marzipan, du chocolat... J'ai fermé
les yeux pour mieux respirer l'odeur qui s'en échappait. C'est un parfum absolument fantastique et unique au monde, que je reconnaîtrais entre tous. À la fois frais, sucré et doré. Oui, cela peut
sembler étrange, mais c'est un parfum brillant, scintillant, une odeur que l'on ne connaît pas ici. Je crois que, pour moi, cela demeurera à tout jamais l'« odeur de l'Ouest ».
Ci-dessus, un extrait du journal d'Anna dans lequel elle nous parle du « carton magique » que l'oncle Heinrich ramenait de l'Ouest pour les fêtes.
En adoptant par moments le point de vue d'Anna – sous la forme de son journal intime, donc – l'auteur se glisse dans la peau d'une jeune fille vivant dans ce terrible contexte de guerre
froide sa crise d'adolescence et ses premiers émois amoureux... Autour d'elle, de nombreux personnages s'aiment, se haïssent, se trahissent ou encore se rebellent contre l'ordre établi, avec dans
ce dernier cas tous les risques que cela comporte dans cette société où tout citoyen peut cacher un informateur de la Stasi – la redoutable police politique est-allemande, habilitée à torturer
toute personne pas assez « RDA-positive ».
Cet aspect du roman m'a beaucoup fait penser à l'excellent film La vie des autres (voir ici), que je
vous invite vraiment à visionner. Un film hautement recommandable sur la Stasi, et un bon complément à la lecture de ce roman.
« J'ai joué mon rôle.
Au lieu de vivre ma vie.
Une autre vie.
Mais après tout, pourquoi l'aurais-je fait ?
Lorsqu'on est persuadé que son pays ne changera jamais et qu'on sait qu'il nous est impossible de le quitter, la meilleure solution n'est-elle pas de choisir une vie tranquille et une
carrière gratifiante ?
C'est la voie que j'ai choisie. Sans me poser de questions.
Dans une société ou le mensonge est institutionnalisé, il est si facile de se mentir à soi-même... »
Avec Breaking the Wall, Claire Gratias nous offre un roman noir bouleversant et profondément humain qui devrait séduire les adolescents comme les adultes.
Breaking the Wall de Claire Gratias, Syros / Rat Noir, 241 pages.