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Lundi 19 octobre 2009
Le Cinquième clandestin est le troisième roman de Marin Ledun. C’est aussi la 4e enquête de Mona Cabriole que nous propose les éditions La Tengo.


Résumé

Paris, 100 rue Mouffetard : quand une jeune femme se jette du cinquième étage, un bébé dans les bras, personne n’a rien vu, tous se taisent. Tous, sauf Mona Cabriole. Pourquoi un tel geste de désespoir ? Et que cachent les sous-sols de cet immeuble géré par des marchands de sommeil ? La journaliste de Parisnews devra descendre dans les profondeurs de la ville et se baigner dans les eaux d’un fl euve oublié pour aller ausculter les limites de la soumission. Les hurlements qu’elle y entend sont-ils ceux des battles punk-rock organisés dans les soubassements, ou bien proviennent-ils de voix que l’on voudrait étouffer ?

« Mona Cabriole. 20 arrondissements, 20 auteurs, 20 romans. Une collection de polars rock au cœur de Paris. »


Mon avis

J’avais découvert l’œuvre de Marin Ledun avec son excellent premier roman, Modus Operandi, puis ai poursuivi avec le second, Marketing viral, très au-dessus de la moyenne également.

« De la viande facile, de la viande gratuite, de la viande jeune, et surtout, de la viande constamment renouvelable. En se durcissant d’année en année sous l’impulsion des tenants du sécuritaire et du dogme de la « tolérance zéro », les nouvelles lois sur l’immigrations ont rendu la vie des prétendants à l’émigration de plus en plus hasardeuse. Hommes et femmes son livrés à la merci de tous les salauds prêts à tout pour du fric et du bon temps. Et les femmes sont évidemment celles qui subissent les pires attaques. La triple peine pour les sans-papiers en robe. Clandestines en France, répudiées dans leur pays d’origine, et livrées aux ordure de tout pays pour payer la dette séculaire de la connerie humaine. »

On retrouve dans Le Cinquième clandestin le rythme que sait insuffler l’auteur à ses histoires, qu’il devient vite difficile d’arrêter en chemin. Celle-ci, de par sa taille (moins de 160 pages), se lit vraiment d’une traite.
On sent que ce format imposé (il s’agit d’une collection, avec un cahier des charges bien précis imagine-t-on) limite également l’auteur. Les sujets du roman – les travailleurs clandestins, les marchands de sommeil, …  – sont vraiment intéressants et bien traités. Mais il y avait là justement à mon sens matière à faire un roman noir beaucoup plus abouti, certaines pistes étant effleurées sans pouvoir être approfondies, dommage.

« Tout le monde ment.
« Même Louis, même moi. »
Secrets de famille, désirs inassouvis, rancoeurs, regards envieux, petites histoires dans la petite histoire, quotidien des silences coupables.
Tout le monde se connaît et tout le monde ment.
Pour la bonne cause, par jalousie ou par envie. Parfois les trois, souvent une seule de ces raisons suffit.
Le mensonge pour ne pas avoir à regarder la vérité en face.
Pour ne pas s’avouer qu’il y a soi et les autres.
Tout le monde ment, tout le monde ment.
Une fois, deux fois, trois fois, souvent, tout le temps, tous les jours. Parce que c’est nécessaire, parce qu’il faut sauver la face, par peur, pour vendre ou pour acheter. […]
« Tout le monde ment, même moi. »
Devant la glace au réveil, au boulot pour lutter contre sa solitude, aux amis pour continuer à leur faire croire que tout va bien, tout va bien, tout va bien.
« Même moi. » »

Le personnage de Mona Cabriole est récurrent à cette collection que je découvre avec ce titre (un peu à la manière du Poulpe) et n’a donc pas été imaginé par l’auteur. Cependant ce dernier parvient sans peine à faire vivre cette jeune journaliste parisienne et à y intéresser le lecteur, en lui donnant accès à ses réflexions notamment.
« Polar et Rock’n’roll » est le leitmotiv de cette série. Alors forcément, la musique est très présente dans le roman, ici plutôt du punk rock, avec de nombreuses références tout au long de l’enquête de Mona, qui a elle aussi, comme cette musique, un caractère bien marqué.
Autre composante du concept de la collection, les arrondissements parisiens, et ici (vous l’aurez compris sans doute) le Cinquième plus particulièrement, bien décrit par un auteur qui l’a très vraisemblablement arpenté en tous sens.
L’intrigue à laquelle est confrontée Mona Cabriole est intéressante, bien menée, avec quelques rebondissements, mais peut-être la fin est-elle un peu convenue (disons que Marin Ledun nous avait habitués à des dénouements plus renversants).
A signaler dans ce roman – comme dans les autres titres de cette collection d’ailleurs – quelques « bonus » appréciables en fin d’ouvrage. Une carte de l’arrondissement en question, sur laquelle on peut aisément suivre les déplacements des personnages, les lieux qu'ils visitent... (je trouve ça sympa pour les non-Parisiens, dont je suis), et la BO du roman, pour retrouver aisément toutes les références musicales, voire pourquoi pas se les écouter en lisant le roman.

Au final, ce roman m’a, comparé aux précédents, un peu déçu bien qu’il reste de haut niveau et très agréable à lire. Pour découvrir Marin Ledun, je vous conseille plutôt Modus Operandi, ou faites comme moi, attendez les prochains. Cela ne sera pas long, puisqu’on attend coup sur coup deux de ses écrits pour 2010, un Poulpe, Un singe en Isère (en février), et son entrée à la Série Noire (en mars) avec le prometteur La guerre des vanités.



Le Cinquième clandestin
de Marin Ledun, La Tengo Editions (2009), 164 pages.
Par Hannibal
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Lundi 12 octobre 2009
Tranchecaille est le dernier roman de Patrick Pécherot, paru en novembre 2008 à la Série Noire.
Il vient de recevoir le Trophée 813 du meilleur roman francophone (voir plus haut).
Je l'ai lu il y a un moment déjà mais j'ai malheureusement encore pas mal de chroniques en souffrance. Ce prix est donc pour moi l'occasion rêvée (comprenez le bon coup de pied au cul) pour publier mon avis.


Résumé

1917, chemin des Dames. La guerre fait rage dans les tranchées et le lieutenant Landry est tué, jusque là rien d’anormal. Le problème, c’est que la balle semble être venue de l’arrière, autrement dit, de son propre camp. C’est Antoine Jonas – dit Tranchecaille – qu’on accuse d’avoir assassiné l’officier. Le capitaine Duparc est chargé de défendre le jeune soldat. Ce dernier est-il aussi naïf qu’il y paraît ou bien est-ce un génie de la simulation, un esprit tordu ? C’est là tout ce que le capitaine va essayer de découvrir quand bien même la guerre ne semble pas décidée à s’arrêter pour autant.


Mon avis

J’ai toujours beaucoup aimé l’Histoire, et la Première Guerre mondiale ne m’a jamais laissé indifférent. Du coup, j’ouvrais déjà Tranchecaille dans de bonnes dispositions, et ce malgré le fait que mes premiers Pécherot m’aient un peu déçu (Soleil noir et Tiuriaï).

« Jonas ? Quand il a débarqué ici, on aurait dit qu’il tombait de la lune. On en voit ici, des paumés. Y a que l’embarras du choix. Des qu’ont jamais eu d’autres horizons que le cul des vaches. Des mômes, encore barbouillés des confitures de leur mère. Des types qui chialent sur la photo de leur blonde… C’est autant qui tomberont un matin, de la terre dans la bouche et les tripes à l’air. Ceux-là, on lirait leur avenir comme dans un livre ouvert. Viande premier choix. La fête aux asticots, c’est une question de jours. Lui, c’était autre chose. Un vrai poème. »

Les romans de Patrick Pécherot ont des points communs évidents. Une documentation irréprochable, des personnages simples et attachants, des dialogues travaillés.
Tranchecaille ne fait pas exception à la règle.

« Depuis deux heures, les cannons tonnent. Un orage d’acier. L’air en est tout déchiré. C’est du lourd qui passe au-dessus des têtes pour s’écraser en face, vers les Boches. La terre est secouée de tremblements. Il en vient par en dessous, en ondes mauvaises. Des lames de fond parcourant le sol. Ça gonfle, ça gondole, ça craque, la croûte terrestre ondule. Des geysers de cailloux percent comme des bubons. Ils gerbent au ciel et retombent avec un bruit de pluie sèche. Le grand terrassement est à l’œuvre. A l’explosif, les artiflots ! Dzin-boum ! Envoyez les miaulants, les gros noirs, les fusants. Ça déblaie, ça creuse, ça laboure des champs entiers. Ou ce qu’il en reste. Les sillons sont abreuvés de sang impur à flanquer la courante. La grosse colique pierreuse. Avec l’argile jaune et les mottes bien noires qui vous giclent à la gueule. Sur les casques, la caillasse tambourine. Ça lansquine dru, des silex et des sédiments. Le minéral est chamboulé dans les profondeurs. Il en est soufflé. Il crache des fossiles et des ossements. C’est la nuit des temps qui tombe. »

La Première Guerre mondiale dans le roman noir, certains s’y sont déjà essayé, comme Daeninckx dans La der des ders ou Bourcy avec sa série des enquêtes de Célestin Louise. Pécherot aussi, pour la jeunesse, dans L'affaire Jules Bathias. Il connaît donc bien son sujet et sa plume nous retranscrit cela d’une telle façon – dialogues impeccables, richesse de la langue –  qu’on se croirait presque dans les tranchées. Je verrai bien Tardi (qui a déjà adapté La der des ders) adapter ce roman, lui qui sait si bien nous faire vivre cette guerre en BD.

Au fil du roman, tout y passe. Les horreurs de la guerre bien sûr, et la difficulté d’y faire face, avec des scènes parfois difficiles (comme cette bonne sœur qui aide ce chirurgien à amputer à la chaîne dans un hôpital de fortune). La bêtise humaine est rappelée, comme avec la fameuse affaire du pantalon, à laquelle l’aventure de Tranchecaille fait incontestablement écho. La volonté compréhensible de fuir la guerre – désertion, automutilation. Le dur retour à l’arrière des rescapés, gueules cassées et autres hommes-troncs. La propagande, la censure, les débuts de la presse contestataire (on assiste à la naissance du fameux Canard enchaîné). L’auteur laisse tout de même un peu de place à l’espoir, avec les permissions (notez au passage cette belle citation : « Les permes, on s’en fait tout un fromage, et quand on le déballe il sent parfois le moisi. »)  ou la fraternisation, pour tenter d’oublier un moment l’enfer de la guerre.

« Du sol labouré montent des pleurs, des appels et des sanglots. C’est le concert des moribonds. La fanfare désaccordée. Le requiem des qui veulent pas clamser. Avec les reprises en chœur et les râles en canon.
-    A moi ! Les copains !
Elle est bath, la musique militaire. »


Et au cœur de tout ça, l’affaire concernant Tranchecaille, intrigue jamais mise de côté pour autant, qui connaît un départ aussi surprenant qu’osé et comporte quelques rebondissements bien pensés. Affaire que feront tout pour résoudre le capitaine Duparc et son greffier, le caporal Bohman – détective dans le civil – et ce malgré la mauvaise volonté évidente des supérieurs de voir éclater la vérité.

Tranchecaille est au final un excellent roman où Patrick Pécherot parvient à nous transmettre brillamment sa passion pour l’Histoire et les gens simples. Sûrement son meilleur roman à ce jour.

Pour découvrir cet auteur, une belle interview réalisée par l'ami Jeanjean est disponible sur son blog.



Tranchecaille de Patrick Pécherot, Gallimard/Série Noire (2008), 294 pages.
Par Hannibal
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Lundi 5 octobre 2009
Des myrtilles dans la yourte est le dernier roman de Sarah Dars, paru aux éditions Picquier. C'est le premier roman d'une série se déroulant en Mongolie et mettant en scène l'inspecteur Yesügei.

Bien que j'ai lu ce roman avant de le savoir (en juillet), il fait désormais partie de la sélection automnale du Prix SNCF du polar (j'ai eu le nez fin cette fois puisque j'ai aussi lu Les coeurs déchiquetés avant que la sélection ne soit communiquée).


Résumé

Deux touristes américains arrivent en Mongolie pour chasser l’antilope. Rapidement, ce qui devait être un safari tranquille tourne au vinaigre. L’ambiance se tend entre les visiteurs et les accompagnateurs locaux, la tempête se lève dans la steppe et l’un des deux chasseurs étrangers finit par disparaître.
L’enquête est alors confiée à Yesügei, un inspecteur pour le moins atypique et qui n'en fait qu'à sa tête. Une mise à pied pend d'ailleurs au nez de ce policier alcoolique, coureur de jupons et ayant recours à des méthodes peu orthodoxes pour mener ses enquêtes. Suivant son instinct de chasseur, ce fin limier part à la recherche du disparu, sillonnant les steppes sur sa moto Guzzi.


Mon avis

« Aux âmes sensibles, il faudrait épargner l’extraction du cadavre de son linceul d’éboulis, puis son transfert en civière jusqu’à la piste,  où attendait le camion-ambulance. Aux amateurs de frissons, il faudrait livrer quelques éléments sur la couleur et l’odeur de sa peau, sur l’expression de son visage, l’aspect de ses yeux, celui de sa bouche remplie de terre. A ceux qui prisent les détails pratiques, il conviendrait de signaler le repêchage de la seconde chaussure, coincée au fond d’une cavité, avec le duvet, la torche cassée, et une gourde vide sentant fort le whisky. Ainsi que le prélèvement de plusieurs échantillons de terre, celle qui débordait de la bouche du mort, celle qui adhérait à ses semelles, celle qui couvrait le sol autour des puits. »

Après nous avoir fait voyager en Inde avec les enquêtes du brahmane Doc – huit romans à ce jour, également chez Picquier – la française Sarah Dars continue de nous faire découvrir l’Asie avec ce premier polar ayant la Mongolie pour cadre.
Le grand point fort de ce roman tient justement à son cadre géographique original, intelligemment exploité par l’auteur, qui maîtrise son sujet. Elle nous fait parcourir les vastes étendues de la Mongolie, pays assez méconnu en France : tradition, coutumes, pratiques religieuses, alimentation… Dans la veine du polar ethnographique, et à l’instar du travail d’Hillerman avec les Navajos (toute proportion gardée), Dars nous donne à voir la vie quotidienne des Mongols et nous apprend même au passage quelques mots en mongol.

« Pourtant, bien que dépourvu de noblesse par la naissance, Yesügei avait été un jeune pionnier débordant d’enthousiasme, habile aux jeux virils que sont le tir à l’arc, la lutte et la course équestre. Cavalier chevronné, il n’avait pas son pareil pour manier le lasso et lancer le couteau. Il était devenu un jeune policier plein de bonne volonté et d’illusions. Et voilà que maintenant il risquait d’être mis à pied – un comble pour un cavalier dans l’âme, qui sans cheval se sent comme un oiseau sans ailes –, en raison de plusieurs bavures dues à l’ébriété. »

Malheureusement, l’intrigue policière peine à rivaliser. Elle met du temps à démarrer et ne parvient que difficilement à vraiment intéresser le lecteur.
Concernant les personnages, c’est à peine meilleur. Si le personnage de Yesügei, qui sort de l’ordinaire, parvient à accrocher le lecteur, certains protagonistes sont maladroitement décrits. En effet, Sarah Dars manque souvent de subtilité et a tendance à forcer les traits, comme pour rendre les Américains antipathiques ou nous montrer que le jeune Gerel – l’adjoint de Yesügei – est benêt.

« Et s’il n’avait jamais voulu se mêler des affaires d’Erdenbat, c’était parce qu’il se connaissait : cela l’aurait mené trop loin. Un peu comme un chien dont les crocs restent à jamais plantés dans sa proie, jamais il ne lâchait. Pour la même raison, il n’avait pas cherché à approfondir le sort de la première femme d’Erdenbat, victime d’une noyade accidentelle. Il ne se voyait pas mener une enquête sur son frère juré. Une enquête, si on ne la commence pas, on est sûr de ne pas avoir à aller jusqu’au bout. »

Prometteur au premier abord, Des myrtilles dans la yourte déçoit quelque peu. Si l’aspect ethnographique sur la Mongolie est très réussi, ce roman pêche par une intrigue moyenne et des personnages secondaires peu convaincants. Espérons que les prochaines enquêtes de l’inspecteur Yesügei soient plus captivantes.



Des myrtilles dans la yourte
de Sarah Dars, Éditions Philippe Picquier (2009), 256 pages.
Par Hannibal
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Samedi 26 septembre 2009
Le serpent aux mille coupures est le quatrième roman de DOA (et le second paru à la Série Noire).


Résumé

A Moissac (Tarn-et-Garonne), Omar Petit, viticulteur de son état, vient de reprendre une exploitation. Seulement, la couleur d’Omar ne plait pas à ses collègues et tous les coups – même les plus bas – sont permis pour le pousser à abandonner.
Non loin de là, des caïds de la drogue se donnent rendez-vous pour affaire. Celui-ci se termine dans un bain de sang et par la fuite d’un mystérieux motard.
Lorsque le  chute, quasiment sur le pas de leur porte, Omar et sa femme vont l’aider sans se poser de questions. Une bonne action peut amener bien des souffrances…


Mon avis

Citoyens clandestins n’était pas le premier roman de DOA mais on peut dire sans se tromper que c’est celui qui l’a fait connaître par un public plus large et peut-être aussi le plus abouti. J’avais en tout cas apprécié la lecture de ce roman d’espionnage de 700 pages (voir ici).

« Ce n’est pas un jeu, ces gens sont des brutes.
- Non, plus que des brutes. S’ils sont juste violents, pour nous c’est plus simple,
no ? Mais ils ont le pouvoir, partout. Ils sont comme les multinationales. Ils emploient des milliers de gens qui sont prêts à tout pour les dollars, parce que c’est le seul choix pour vivre. Ou parce que c’est facile. Les narcos ils ont compris, ils profitent. Ils paient mal, ils ne donnent pas la seguridad social et personne ne peut se plaindre, il n’y a pas de syndicats. Plomo o plata, ils disent là-bas, du plomb ou de l’argent, c’est tout. »

Le serpent aux mille coupures est bien différent par sa forme du précédent. A peine plus de 200 pages, et pas d’espionnage à proprement parler.
Cependant, on retrouve quelques points communs, comme cette facilité qu’à DOA à donner du rythme à un roman, à instaurer un bon suspense, ici à partir de pas grand chose finalement, lorsqu’on y réfléchit bien.
On retrouve également cette connaissance qu’à l’auteur de son sujet, que ce soit du côté des services de police ou du côté des criminels (ici les narcotrafiquants essentiellement).

« Alors c’était la guérilla, comme ils disaient les autres, les Cathala, les Viguie, les Fabeyres et tous les exploitants qui voulaient pas de macaque au païs. La guérilla. A l’usure qu’ils l’auraient. Ici, ils y revenaient chacun leur tour, comme le mauvais temps. La nuit, tard, quand personne passait et qu’ils savaient que les gendarmes étaient ailleurs.
Pouvaient pas être partout, les gendarmes. »


Le roman entre tout de suite dans le vif du sujet, avec l’expédition nocturne d’un viticulteur du cru (ha ha) contre l’exploitation de son collègue, qu’il trouve un peu trop foncé à son goût.
Intéressante, cette plongée dans le racisme ordinaire – cette histoire est inspiré par des faits réels nous dit l’auteur en post-scriptum – avec une langue appropriée (populaire, argotique, teintée d’occitan) rendant le tout très vivant.
L'intrigue n'est pas extraordinaire au niveau originalité mais le talent d'écriture et le sens du rythme rendent ce court roman captivant.

Après le succès de Citoyens clandestins, DOA nous prouve avec Le serpent aux mille coupures qu’il sait changer de style tout en restant efficace. Assurément un des auteurs français à suivre de prêt.
Egalement amateur de l’œuvre de Dominique Manotti, je ne manquerai pas leur roman à quatre mains prévu à la Série Noire pour 2011.



Le serpent aux mille coupures de DOA, Gallimard/Série Noire (2008), 216 pages.
Par Hannibal
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Jeudi 20 août 2009
Zulu est le dernier roman de Caryl Férey paru à la Série Noire, en avril 2008.


Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs.


Résumé

Ali Neuman a connu les pires horreurs durant son enfance. Aujourd’hui premier Zoulou à occuper un poste à responsabilité au sein de la police du Cap, il tente difficilement de se reconstruire.
Une jeune fille blanche est retrouvée sauvagement assassinée dans un jardin botanique, préalablement droguée par une substance inconnue.
A côté de ça, Joséphina, la mère d’Ali, se fait agresser dans la rue par un enfant, que le jeune chef de la police criminelle veut à tout prix retrouver.
Autant dire que le travail ne manque pas pour Neuman, qui va mener ces deux enquêtes de front, avec l’aide de ses collègues, dans les townships et autres coins mal famés de l’Afrique du sud.


Mon avis

« Le capitaine soupira tristement. Pas tant de la mauvaise foi que de l’impuissance. Il en arrivait pour ainsi dire tous les jours, par groupes ou isolés, des gens en fuite qui avaient vu leurs champs brûler, leurs maisons pillées, leurs amis tués, leurs femmes violées sous les yeux de la famille, ou alors chassés par le pétrole, les épidémies, les sécheresses, les renouveaux nationaux bâtis à coups de machettes, d’ethnocides ou de AK-47, des gens qui avaient le malheur à leurs trousses, des épouvantables épouvantés qui, par instinct de survie, convergeaient jusqu’à la pacifique province du Cap : Khayelitsha servait aujourd’hui de tampon entre Cape Town, « la plus belle ville du monde », et le reste de l’Afrique subsaharienne. Cent ? Mille ? Deux mille ? Walter Sanogo ne savait pas combien il en arrivait chaque jour, mais Khayelitsha allait exploser sous le nombre de réfugiés. »

Amateurs de polars gentillets, passez votre chemin. Zulu c’est du roman noir comme il est difficile d’en faire de plus sombres.
Ravages du SIDA, pauvreté, drogue, prostitution, règlements de comptes entre gangs rivaux, torture, rancœurs post apartheid, … Caryl Férey nous dépeint une Afrique du Sud bien loin des clichés de carte postale. La nation « arc-en-ciel » semble sous sa plume bien plus terne qu’on voudrait nous le faire croire.

« La baie de Noordhoek était dangereuse et peu fréquentée : les rouleaux et les requins qui croisaient au large interdisaient toute baignade, et plusieurs crimes ayant été commis sur la plage, un panneau avertissait les promeneurs de ne pas trop s’éloigner du parking… »

Du côté des personnages, on reste dans la même ambiance avec Neuman, qui enfant, a vu mourir certains de ses proches dans d’atroces conditions. Quant aux deux collègues, c’est à peine mieux. Epkeen est haï par son fils et la mère de ce dernier et le jeune Fletcher voit sa jolie épouse décrépir à cause d’un cancer.
A cette extrême noirceur à laquelle les habitués de Férey commencent à être habitués (Haka, Utu,…) s’ajoute une connaissance impressionnante des sujets évoqués – l'auteur a réalisé un travail documentaire titanesque – rendant le tout on ne peut plus vraisemblable.

« En saluant ses ennemis politiques, le président Mandela avait mis fin au massacre mais le monde, au fond, n’avait fait que se déplacer : l’apartheid aujourd’hui n’était plus politique mais social. »


Si ce polar dérangeant n’est sans doute pas à mettre entre toutes les mains (certaines scènes sont difficiles dirons nous), il n’en demeure pas moins un grand roman noir. Zulu a déjà été très largement récompensé, et ce n’est que mérité.
Pour ma part je découvrais Caryl Férey avec ce roman, qui ne sera assurément pas le dernier que je lirai de lui.



Zulu de Caryl Férey, Gallimard/Série Noire (2008), 391 pages.
Par Hannibal
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Mercredi 29 juillet 2009
Les cœurs déchiquetés est le dernier roman noir d’Hervé Le Corre, publié par Rivages.


Résumé

Pierre Vilar, commandant de la police bordelaise, a vu sa vie imploser le jour où son fils n’est pas rentré de l’école. Dès lors, Vilar n’a eu qu’une seule obsession, retrouver Pablo coûte que coûte, dusse-t-il perdre la mère de son enfant au passage.
Non loin de là, Victor, treize ans, rentre du collège et retrouve sa mère assassinée. Débute alors pour lui une période douloureuse entre foyer et famille d’accueil.
L’enquête sur le meurtre de cette femme, c’est Vilar qui en est chargé, et les choses se gâtent lorsque le policier commence à recevoir des menaces téléphoniques…


Mon avis

« Un crime parfait ? Ils s’en croient tous capables. Ils s’imaginent qu’en ne laissant aucune trace derrière soi on disparaît pour de bon, un peu comme un gosse qui se persuade qu’on ne le voit plus parce qu’il a caché sa figure dans ses mains. »

L’auteur du multiprimé L'homme aux lèvres de saphir n’avait rien publié depuis 2006 et Tango Parano. Autant dire que ce nouveau roman d’Hervé Le Corre était attendu et le moins qu’on puisse dire est qu’il ne déçoit pas.

« Ils eurent tous les deux le geste de s’appuyer sur le capot pour reprendre leur souffle, s’ébrouant pour tâcher de secouer leur ébriété comme on chasse la poussière d’un tapis, toussant toutes les cigarettes fumées à la chaîne, en sueur dans ce soir d’été bruissant de terrasses pleines et de passants ralentis qui profitaient d’une illusoire fraîcheur alors que l’air tiède semblait aux deux flics poisseux et lourd et sordide avec au bout du trajet un cadavre et du sang, encore. »

Les principaux protagonistes de ce roman sont sans surprise des personnes en proie aux plus terribles souffrances intérieures. Enfants détruits par la vie, femmes seules ayant connu l’enfer, et jusqu’au personnage principal, le commissaire Vilar, ces cœurs déchiquetés sont rendus avec une grande humanité par la très belle plume de l’auteur. Et malgré la grande noirceur de ces vies, l’espoir semble encore avoir droit de cité, celui qui fait survivre, à défaut de faire vivre.

«-    T’as l’air en forme, dis donc. La toubib du Samu est restée te prodiguer des soins urgents, ou quoi ?
Il s’assit lourdement sur une chaise et réclama du café.
-    Toi, en revanche, t’as pas l’air très frais. C’est toi qui aurais besoin de soins.
-    Trop picolé, trop fumé, trop gambergé. J’ai dû m’endormir vers sept heures du mat. Je pioncerai davantage quand je serai mort.
»

Par ailleurs, les descriptions de Bordeaux et du Médoc sont très réussies – Le Corre est bordelais, ça aide – et le travail sur les dialogues, particulièrement entre policiers (voir ci-dessus), est appréciable.
Hormis quelques rebondissements assez prévisibles, il n’y a pour ainsi dire rien à reprocher à ce roman de grande qualité littéraire – l’auteur est aussi professeur de lettres. Voyez par exemple ce passage sur l’autopsie qui m’a scotché (si je veux écrire ça un jour, y a encore du boulot !).

« La sollicitude farfouilleuse et inquisitrice du médecin, cette chirurgie chargée de démonter le cadavre, finissait dans son horreur même par faire oublier la mort : ce corps sondé, morcelé par le bistouri jusque dans ses replis les plus secrets n’était plus une personne décédée mais un inventaire anatomique. Une terrifiante nomenclature. Vilar ne croyait à aucun au-delà ni entité surnaturelle, mais il lui semblait soudain que le mort n’était plus là, avait échappé à son cadavre mis en pièces, alors même que son martyre était décrit avec une épouvantable froideur clinique. »


Hervé Le Corre confirme avec Les cœurs déchiquetés, polar très réussi aux frontières du roman noir et du thriller, sa place dans le haut du panier du polar français.



Les cœurs déchiquetés d’Hervé Le Corre, Rivages/Thriller (2009), 380 pages.
Par Hannibal
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Mercredi 29 juillet 2009
Le vol des 714 porcineys de Bob Garcia est la seconde aventure de Saint-Tin et son ami Lou, parue au Léopard démasqué.


Résumé

Jean-Luc Mélouche, dirigeant du Sidney Store des Champs-Elysées a deux problèmes. On vient de lui voler l’intégralité de son stock de porcineys, célèbres peluches pour enfants, et l’enquête est confiée au commissaire Truchot, policier pour le moins spécial. Mélouche décide donc de confier au reporter Saint-Tin la mission de retrouver les 714 porcineys, en parallèle à l’enquête officielle. Pour y parvenir, Saint-Tin, accompagné de son ami Lou – un perroquet – et du capitaine Aiglefin, vont devoir donner de leur personne.


Mon avis

« Un gros dossier. Classé secret défense. Même nous on n’a pas su de quoi il retournait. Il a filé trois types pendant des semaines jusqu’en Indonésie. Les deux premiers ont disparu. Et Truchot a perdu les pédales après la rencontre du troisième type. Il a parlé à mots couverts de soucoupes volantes, d’extraterrestres… »

Après Le crado pince fort, premier opus de la collection signé par Gordon Zola, c’est Bob Garcia qui poursuit Les aventures de Saint-Tin et son ami Lou avec ce titre déjanté.
Parodie loufoque des aventures du plus célèbre journaliste du Petit Reporter, Le vol des 714 porcineys est un concentré d’humour, de jeux de mots, de références à tout va…
Les clins d’œil sont nombreux, au cinéma comme à la littérature, comme cette mention de Tubercule Poirot, grosse légume de la police belge.

« Mélouche exigea la vidéo ad hoc sous le regard admiratif du capitaine Aiglefin. »

Si le lecteur appréciera diversement les jeux de mots, parfois bien capilotractés, Bob Garcia n’est pas tombé dans l’écueil de ce genre de romans. Il n’a pas sacrifié l’intrigue à cette recherche de l’humour et au travail efficace sur les figures de style et nous propose aussi une vraie enquête, agréable à suivre et qui connaît quelques rebondissements bien trouvés. Allez, ci-dessous, un petit passage contenant ma figure de style préférée, à savoir le zeugma.

« Saint-Tin parvint tant bien que mal à la petite boutique rue Lepic, le perroquet sur l’épaule et le capitaine sur les rotules. Les bourrasques alpines cédèrent alors la place aux effluves de poussière et de vieux papiers. Rien qu’a l’odeur on aurait pu visualiser le lieu : ça sentait l’archaïque, le caduc, l’entassé, le dépassé, mais surtout l’arnaque et le roussi ! »

Fan de Sherlock Holmes (Le Testament de Sherlock Holmes, Duel en enfer), musicien de jazz (Jazz me blues), Bob Garcia sait assurément faire partager ses passions dans ses romans. Sa tintinophilie lui permet de nous offrir avec Le vol des 714 porcineys un roman drôle et divertissant.


A savoir : Les ayants droits d’Hergé ont intenté un procès à l’éditeur de cette série et Le léopard démasqué, qui doit maintenant 40 000 e (sans parler des frais de justice) va vraisemblablement devoir mettre la clé sous la porte (voir cet article par exemple).
Vraiment aucun humour chez Moulinsart. La parodie étant une exception du droit d’auteur (c'est du moins ce que j'ai appris dans mes quelques cours de droit et ce que stipule l'article L. 122-5 4° du Code de la Propriété Intellectuelle) je ne vois pas pourquoi le juge a donné raison à ces personnes (ils avaient sûrement les moyens de s’offrir de meilleurs avocats), mais bon, je n’en dirais pas beaucoup plus (je ne tiens pas à me faire coller un procès). Personnellement, je boycotte donc désormais Tintin et continuerai à lire ces parodies, par solidarité bien sûr, mais surtout par plaisir.



Le vol des 714 porcineys de Bob Garcia, Le léopard démasqué (2009), 155 pages.
Par Hannibal
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Mardi 21 juillet 2009
Anaisthêsia est le troisième roman d’Antoine Chainas, toujours à la Série Noire.


Résumé

Il est flic. Il est noir. Il deale de la blanche. Désiré Saint-Pierre était déjà quelqu’un de spécial avant, alors après…
Un accident de voiture. Le coma. Défiguré. Mais au réveil, étrangement, aucune douleur. Désiré est devenu complètement insensible. Comme si ça ne suffisait pas, les tuiles lui tombent dessus les unes après les autres. Son kilo de coke a disparu et l’insaisissable Tueuse aux Bagues sur laquelle il enquêtait avant l’accident refait parler d’elle…
Si le Docteur Zymanski s’intéresse fortement à Désiré, les autres évitent ce type devenu vraiment trop spécial. Peu importe, Désiré s’en moque et compte bien régler ses problèmes, avec ou sans aide.


Mon avis

Le ton de ce roman noir est donné dès les premières lignes. Voyez plutôt.

« Ils disent que quand tu meurs, on t’enferme dans une housse biodégradable Hygéral 100 avec une fermeture en nylon et drap absorbant conforme au décret numéro 8728 du quatorze janvier quatre-vingt-sept, article vingt-neuf, agréée par le ministère de la Santé et de l’Action humanitaire. »

Avec Anaisthêsia, Antoine Chainas affirme encore un peu plus la voix particulière qui est la sienne dans le paysage du polar francophone.
Des descriptions froides et précises. Des phrases sèches. Un rythme très scandé, avec des éléments qui reviennent régulièrement, comme un leitmotiv.

« -    Les aphasiques de Wernicke opèrent ce que l’on appelle une « inversion de compréhension ». Ils ont perdu le sens des mots. Si vous leur parliez avec une voix synthétique, ils n’en comprendraient pas le plus petit fragment. Mais a contrario, ils ont développé une perception amplifiée de la charge émotionnelle du discours. Ils en appréhendent la substance avec une finesse stupéfiante. C’est pour cela qu’ils rient en regardant les hommes politiques.
-    C’est pour cela ?
-    Oui, monsieur Saint-Pierre. Parce qu’il est impossible de mentir à un aphasique. Et le spectacle de ces mensonges répétés avec une telle rapidité, accumulés avec tant de constance que c’en devient grotesque, cette dichotomie mordante entre les mots et les intentions représente pour eux une source inépuisable d’amusement. »


Anaisthêsia, c’est noir, très noir. Maladie, drogue, sexe, ripoux aux méthodes radicales... On ne lit pas Chainas pour se détendre, s'amuser, rigoler (rire jaune à la rigueur, comme dans l’extrait ci-dessus).
Pas vraiment plus pour l’intrigue policière, qui laisse souvent sur sa faim. Mais plutôt pour l’écriture : pour les descriptions – de la banlieue, du milieu psychiatrique et plus largement, de la société – et pour les réflexions. L’auteur traite intelligemment des sujets aussi variés que l’identité noire, la maladie, le rapport à soi et aux autres…
Le roman repose sur ce personnage atypique qu’est Désiré. Insensible à la douleur, indifférent aux autres et en même temps tellement pragmatique qu’il fait peur à ses congénères.

« Certains intègrent les forces de l’ordre par idéal ou bien pour la sécurité de l’emploi.
D’autres franchissent le pas dans un esprit de vengeance ou par volonté d’intégration.
D’autres encore ne font qu’obéir à un atavisme transgénérationnel.
J’ai incorporé le bureau des enquêteurs par simple souci de gestion. »


Après Aime-moi Casanova et Versus, Antoine Chainas confirme avec Anaisthêsia qu’il est un auteur sur lequel il faut désormais compter. Un style bien à lui, du roman très noir : Chainas, on aime ou on n’aime pas mais on ne peut pas y rester…  insensible.



Anaisthêsia d'Antoine Chainas, Gallimard/Série Noire (2009), 308 pages.
Par Hannibal
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Mercredi 24 juin 2009
Le tueur de la Somme est le second roman de Johann Moulin, paru dans l'excellente collection Polars en Nord de Ravet-Anceau.


Résumé


Thierry et Erwan sont les meilleurs amis du monde. Les deux ados partagent tout, font les quatre cent coups ensemble… Lors d’une de leur virées nocturnes – ils font le mur pour quitter l’internat – Erwan propose à son complice de tout quitter pour partir à l’aventure. Thierry décline l’offre, ce qui n’empêche pas Erwan de disparaître.
Seize ans plus tard, alors que Thierry n’a jamais eu de nouvelles de son ami depuis cette fameuse nuit, Erwan semble refaire surface, et ce dans de bien étranges circonstances…


Mon avis

Le tueur de la Somme surprend agréablement de par son style. Johann Moulin a choisi de combiner à l’utilisation – assez  fréquente dans le polar – de la première personne le choix plus original du présent. A cela s’ajoute une écriture très proche du langage parlé rendant le tout très vivant et agréable à la lecture.

Allez dire à des gens que vous avez décidé du sens à donner à votre vie, allez leur dire que vous coupez les ponts avec une société en roue libre qui ne demande qu’à se prendre un mur pour voir la réalité des choses et on vous regarde d’un drôle d’air. Pour ces gens, c’est anormal de ne pas travailler, de ne pas payer des impôts, de ne pas vivre dans une maison apyée par un crédit qui court sur vingt années, c’est anormal de profiter de l’instant et de se dire, alors que vous n’êtes qu’un gosse qui a besoin de repères, que vous avez choisi de vivre comme ça. Ouais, tout ça c’est anormal.

Ces choix narratifs permettent au lecteur une identification facile au personnage principal, Erwan, un anti-héros complètement dépassé par les évènements. Sa vie ne ressemble à rien, ses relations sociales sont proches du zéro absolu, il se laisse aller de plus en plus…
Les Picards prendront certainement plaisir à voir ce "looser" errer dans les rues d’Amiens en quête de réponses.

L’intrigue, quant à elle, a ceci de suffisamment intriguant pour maintenir le lecteur en haleine. Elle demeure cependant simple dans sa trame et certains éléments manquent un peu de crédibilité pour qu’on y adhère totalement.
Si la psychologie des personnages principaux est bien travaillée certains éléments de l’intrigue, un peu trop vite mis de côté, auraient sûrement gagnés à être davantage développés.

Plus convaincant sur la forme que sur le fond, Le tueur de la Somme est au final un assez bon polar. Assez bon en tout cas pour me donner envie de lire Psukhê Pathos, le premier roman de Johann Moulin… en attendant les prochains !



Le tueur de la Somme de Johann Moulin, Ravet-Anceau / Polars en Nord (2009), 192 pages.
Par Hannibal
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Dimanche 5 avril 2009
Renegade Boxing Club, paru à la Série Noire en janvier, est le dernier roman de Thierry Marignac.


Résumé

Dessaignes travaille pour la Croix Rouge à Moscou. Il fréquente la pègre locale d’un peu trop près et se fait expulser du pays. Il rencontre à Paris un avocat russe qui lui promet un bel avenir à New-York en tant qu’interprète juridique. Arrivé aux Etats-Unis, il travaille d’arrache-pied pour passer les examens requis. En parallèle il s’installe dans un ghetto et redécouvre les joies de la boxe au fond de la cave de Big Steve, gérant du Renegade Boxing Club.


Mon avis

J’avais déjà lu Thierry Marignac en tant que traducteur, entre nombreux autres romans de l’excellent Rasta Gang ou encore de Cauchemar américain. Ayant découvert -on ne peut pas tout savoir ! - qu’il était lui-même écrivain, ma curiosité a été piquée et j’ai donc ouvert ce Renegade Boxing Club.

Aimant beaucoup la traduction, j’ai suivi avec intérêt le parcours de Dessaignes pour se faire accréditer en tant qu’interprète juridique auprès des tribunaux américains. Lisant à peu près le cyrillique (sans comprendre le russe pour autant), j’ai été ravi que l’auteur nous donne à voir les quelques phrases russes sur lesquelles planche Dessaignes.
Pourtant pas vraiment amateur de boxe, j’ai également lu avec plaisir les passages pugilistiques de ce roman. La boxe passe généralement bien au cinéma, mais sans les images, dans un roman, on peut se demander si ça fonctionne. Ici oui, et les descriptions - des combats notamment - sont très visuelles et nous permettent sans problème de « voir » s’affronter les boxeurs comme si l’on était soi-même au bord du ring.

J’ai par contre eu beaucoup de mal à m’intéresser à l’intrigue judiciaire à laquelle participe Dessaignes, à mes yeux loin d’être passionnante.
De plus, je n’ai pas vraiment accroché aux personnages, quels qu'ils soient. Dessaignes (le personnage principal) ne déroge pas à la règle : il n’est pas inintéressant loin de là, notamment dans cette sorte d’errance qui le caractérise, mais on voudrait en savoir plus, sur sa psychologie, son état-d’esprit… Pour les personnages comme pour le reste, j'ai trouvé dans ce roman comme un goût de pas assez.

Au final certains sujets abordés ou l’écriture de Marignac m’ont bien plu mais je n’ai pas trouvé l’intrigue et les personnages à la hauteur de mes espérances. Dommage, car il y a vraiment du potentiel dans ce roman, qui m’a laissé sur ma faim.



Renegade Boxing Club de Thierry Marignac, Gallimard / Série Noire (2009), 213 pages.
Par Hannibal
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