Lundi 12 octobre 2009
1
12
/10
/2009
16:28
Tranchecaille est le dernier roman de
Patrick Pécherot, paru en novembre 2008 à la Série Noire.
Il vient de recevoir le Trophée 813 du meilleur roman francophone (
voir plus haut).
Je l'ai lu il y a un moment déjà mais j'ai malheureusement encore pas mal de chroniques en souffrance. Ce prix est donc pour moi l'occasion rêvée (comprenez le bon coup de pied au cul) pour publier
mon avis.
Résumé
1917, chemin des Dames. La guerre fait rage dans les tranchées et le lieutenant Landry est tué, jusque là rien d’anormal. Le problème, c’est que la balle semble être venue de l’arrière, autrement
dit, de son propre camp. C’est Antoine Jonas – dit Tranchecaille – qu’on accuse d’avoir assassiné l’officier. Le capitaine Duparc est chargé de défendre le jeune soldat. Ce dernier est-il aussi
naïf qu’il y paraît ou bien est-ce un génie de la simulation, un esprit tordu ? C’est là tout ce que le capitaine va essayer de découvrir quand bien même la guerre ne semble pas décidée à s’arrêter
pour autant.
Mon avis
J’ai toujours beaucoup aimé l’Histoire, et la Première Guerre mondiale ne m’a jamais laissé indifférent. Du coup, j’ouvrais déjà
Tranchecaille dans de bonnes dispositions, et ce malgré le
fait que mes premiers
Pécherot m’aient un peu déçu (
Soleil noir et
Tiuriaï).
« Jonas ? Quand il a débarqué ici, on aurait dit qu’il tombait de la lune. On en voit ici, des paumés. Y a que l’embarras du choix. Des qu’ont jamais eu d’autres horizons que le cul des vaches.
Des mômes, encore barbouillés des confitures de leur mère. Des types qui chialent sur la photo de leur blonde… C’est autant qui tomberont un matin, de la terre dans la bouche et les tripes à l’air.
Ceux-là, on lirait leur avenir comme dans un livre ouvert. Viande premier choix. La fête aux asticots, c’est une question de jours. Lui, c’était autre chose. Un vrai poème. »
Les romans de
Patrick Pécherot ont des points communs évidents. Une documentation irréprochable, des personnages simples et attachants, des dialogues travaillés.
Tranchecaille ne fait pas exception à la règle.
« Depuis deux heures, les cannons tonnent. Un orage d’acier. L’air en est tout déchiré. C’est du lourd qui passe au-dessus des têtes pour s’écraser en face, vers les Boches. La terre est
secouée de tremblements. Il en vient par en dessous, en ondes mauvaises. Des lames de fond parcourant le sol. Ça gonfle, ça gondole, ça craque, la croûte terrestre ondule. Des geysers de cailloux
percent comme des bubons. Ils gerbent au ciel et retombent avec un bruit de pluie sèche. Le grand terrassement est à l’œuvre. A l’explosif, les artiflots ! Dzin-boum ! Envoyez les miaulants, les
gros noirs, les fusants. Ça déblaie, ça creuse, ça laboure des champs entiers. Ou ce qu’il en reste. Les sillons sont abreuvés de sang impur à flanquer la courante. La grosse colique pierreuse.
Avec l’argile jaune et les mottes bien noires qui vous giclent à la gueule. Sur les casques, la caillasse tambourine. Ça lansquine dru, des silex et des sédiments. Le minéral est chamboulé dans les
profondeurs. Il en est soufflé. Il crache des fossiles et des ossements. C’est la nuit des temps qui tombe. »
La Première Guerre mondiale dans le roman noir, certains s’y sont déjà essayé, comme
Daeninckx dans
La der des ders ou
Bourcy avec sa série des enquêtes de Célestin Louise.
Pécherot aussi, pour la jeunesse, dans
L'affaire Jules Bathias. Il connaît donc bien son sujet et sa plume nous retranscrit cela d’une telle façon – dialogues impeccables, richesse
de la langue – qu’on se croirait presque dans les tranchées. Je verrai bien
Tardi (qui a déjà adapté
La der des ders) adapter ce roman, lui qui sait si bien nous faire vivre
cette guerre en BD.
Au fil du roman, tout y passe. Les horreurs de la guerre bien sûr, et la difficulté d’y faire face, avec des scènes parfois difficiles (comme cette bonne sœur qui aide ce chirurgien à amputer à la
chaîne dans un hôpital de fortune). La bêtise humaine est rappelée, comme avec la fameuse affaire du pantalon, à laquelle l’aventure de Tranchecaille fait incontestablement écho. La volonté
compréhensible de fuir la guerre – désertion, automutilation. Le dur retour à l’arrière des rescapés, gueules cassées et autres hommes-troncs. La propagande, la censure, les débuts de la presse
contestataire (on assiste à la naissance du fameux Canard enchaîné). L’auteur laisse tout de même un peu de place à l’espoir, avec les permissions (notez au passage cette belle citation : « Les
permes, on s’en fait tout un fromage, et quand on le déballe il sent parfois le moisi. ») ou la fraternisation, pour tenter d’oublier un moment l’enfer de la guerre.
« Du sol labouré montent des pleurs, des appels et des sanglots. C’est le concert des moribonds. La fanfare désaccordée. Le requiem des qui veulent pas clamser. Avec les reprises en chœur et
les râles en canon.
- A moi ! Les copains !
Elle est bath, la musique militaire. »
Et au cœur de tout ça, l’affaire concernant Tranchecaille, intrigue jamais mise de côté pour autant, qui connaît un départ aussi surprenant qu’osé et comporte quelques rebondissements bien pensés.
Affaire que feront tout pour résoudre le capitaine Duparc et son greffier, le caporal Bohman – détective dans le civil – et ce malgré la mauvaise volonté évidente des supérieurs de voir éclater la
vérité.
Tranchecaille est au final un excellent roman où
Patrick Pécherot parvient à nous transmettre brillamment sa passion pour l’Histoire et les gens simples. Sûrement son meilleur roman
à ce jour.
Pour découvrir cet auteur, une belle interview réalisée par l'ami Jeanjean est disponible
sur son blog.
Tranchecaille de
Patrick Pécherot, Gallimard/Série Noire (2008), 294 pages.