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Hannibal le lecteur

Seul le silence / R.J. Ellory

20 Mai 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar américain

Seul le silence (A Quiet Belief in Angels en VO) est le premier roman de R.J. Ellory à avoir été traduit en France, par les éditions Sonatine.
Déjà plusieurs fois récompensé (Prix du roman noir Nouvel Obs-Bibliobs 2009 notamment), Seul le silence est désormais disponible en poche et  s'est qualifié haut la main pour la finale du Prix des Lecteurs du Livre de Poche.


seullesilenceRésumé

Joseph a douze ans lorsqu’il découvre dans son village de Géorgie le corps d’une fillette assassinée. Une des premières victimes d’une longue série de crimes.
Des années plus tard, alors que l’affaire semble enfin élucidée, Joseph s’installe à New York. Mais, de nouveau, les meurtres d’enfants se multiplient…
Pour exorciser ses démons, Joseph part à la recherche de ce tueur qui le hante.


Mon avis

« Ellis arriva vingt minutes plus tard, jeta un coup d'oeil, vira au vert-de-gris, rendit son petit déjeûner et une bonne partie du repas du jeudi par-dessus la clôture. Il pensa à sa propre fille qui avait eu quatre ans deux semaines plus tôt, et il se demanda si ce qu'ils enseignait au catéchisme était vrai. Dieu est miséricordieux, Dieu est juste, Dieu voit tout et protège les innocents et les faibles. Dieu avait assurément été occupé ailleurs la nuit précédente, et Il avait laissé une autre jeune âme passer de vie à trépas. »

J'entends parler de ce livre en bien depuis sa sortie, et je l'avais offert à des proches, mais - oui, c'est un comble ! - je n'avais pas encore trouvé le temps de m'y mettre, si bien que j'ai même fini par lire la seconde traduction d'un roman d'Ellory avant celle-ci. Il s'agissait de Vendetta et je vous avait fait part de ma réaction enthousiaste ici-même.

« Stone Gap, comme je ne le savais que trop bien, était une petite ville du Sud. Le climat, l'humidité inconstante, la banalité de la vie. Il ne se passait jamais rien dans de tels endroits ; aucune personne célèbre ne sortait de leurs écoles ni de leur petite université méthodiste. Les routes étaient inégales, les voitures anciennes, la politique floue. On y prônait la religion, la tolérance et l'abstinence, mais les bars étaient bondés, et quelque part à la périphérie de la ville se trouverait une maison appartenant à une femme célibataire, un maison dans laquelle il y aurait deux ou trois filles. Des hommes se rendraient dans cette maison, comme ils le faisaient depuis cent ans ou plus, mais il n'y aurait aucune mention de ce bâtiment dans les archives de la ville. C'était comme si elle n'existait pas, n'avait jamais existé, et une telle omission ne soulèverait jamais de questions lors du recensement.[...] Les gens de Stone Gap abhorraient la violence, mais chaque homme possédait un pistolet et chaque femme avait plongé les mains dans le sang d'un porc égorgé.[...] Un tel endroit ne voudrait pas se rappeler le meurtre d'un enfant, mais il ne serait pas capable de l'oublier. »

Ce qui m'impressionne chez Ellory, c'est le talent qu'il a pour les descriptions. Des descriptions qui, loin d'être inutiles, plonge le lecteur dans une certaine ambiance.
Les descriptions, je ne suis pas toujours fan – comme certains d'entre vous peut-être ? – et j'avoue que ça m'arrive parfois de sauter des passages descriptifs quand je trouve cela lent et peu utile. Dans Seul le silence – 600 pages en poche tout de même – je n'ai jamais ressenti le besoin de sauter ne serait-ce qu'une ligne.
Ellory peut bien passer une demi-page à nous décrire un son, et pourtant, on ne s'ennuie pas. Il nous parle des saisons en Géorgie, des plantes, des insectes, et que sais-je encore : aucune lassitude, c'est juste excellent.
Si l'aspect visuel est beaucoup travaillé par les auteurs de polar, je n'ai pas souvenir avoir lu un écrivain qui excelle à ce point dans les descriptions liées à deux autres sens : l'ouïe et l'odorat.
Son travail sur les sons et les odeurs – je l'avais déjà remarqué dans Vendetta – est vraiment exceptionnel. Sous la plume d'Ellory, on croirait entendre et sentir, tout comme les personnages. D'ailleurs, ce que Joseph – le narrateur et personnage principal – nous dit de son institutrice (pas tout bien sûr !) pourrait très bien s'appliquer à Ellory lui-même. Jugez plutôt.

« Il ya avait quelque chose dans sa voix, quelque chose de terrien et de séduisant. Même au milieu d'un groupe, comme lorsque mademoiselle Webber nous faisait réciter les tables de multiplication ou conjuguer les temps parfaits, vous pouviez entendre le son singulier de sa voix, à la fois au-dessus et au-dessous du bruit de la classe. Lorsqu'elle lisait des histoires, vous pouviez entendre les sons qu'elle décrivait, sentir l'odeur de fumée du feu des ranchers sous la montagne Red Top ou les chutes d'Amicalola, voir les vagues infinies des champs de maïs balayés par le vent, sentir le soleil brut et implacable sur votre nuque... toutes ces choses étaient là. Elle vous donnait envie d'écouter, et lorsqu'elle vous le demandait, elle vous donnait envie de parler. »

Ellory, c'est aussi un grand talent dans la description des personnages. Joseph Vaughan est un de ces personnages dont je me souviendrai longtemps. Impossible de ne pas s'attacher à lui. Quel parcours difficile ! Par moments, on se dit qu'une seule personne ne peut pas accumuler autant de malheurs au cours de sa vie. Oui, parce que Seul le silence, c'est le roman d'une vie. Celle de Joseph donc. Le malheur entre dans sa vie très tôt – il perd son père alors qu'il n'est qu'un enfant – pour ne plus jamais en sortir. Autour de lui vont graviter un grand nombre de personnages, et nombreux sont ceux auxquels on s'attache : Elena, sa voisine et amie d'enfance ; mademoiselle Webber, son institutrice ; Reilly Hawkins, un ami de la famille, et bien d'autres...

« Ce serait un vieil homme, et son coeur brisé par la jolie fille de Berrien n'aurait pas guéri. Le temps ne guérit pas de telles blessures. Le temps ne fait rien que nous rappeler que nous n'en avons jamais assez. »

Concernant la trame policière, la couverture annonce fièrement « thriller », comme d'habitude ai-je envie de dire (il paraît que ça fait vendre plus), mais il s'agit plus vraisemblablement d'un excellent roman noir. Il y a certes beaucoup de morts – j'ai arrêté de les compter assez rapidement – , il y a bien un serial killer (ou du moins le pense-t-on), mais de là à parler de thriller, il y a un grand pas que personnellement je ne franchirai pas.
On se pose beaucoup de questions, les rebondissements et les fausses pistes sont assez nombreux, mais certains lecteurs pourront être quelque peu déçus par le dénouement (ce fut mon cas). Et pourtant, bien qu'un peu prévisible, la fin n'est même pas mauvaise. C'est juste qu'elle n'est pas aussi brillante que le reste du roman, et que du coup, ça se voit. Ben oui, c'est que quand c'est si bon, on devient exigeant...

C'est excellement écrit, et pourtant c'est en anglais qu'Ellory a couché les mots sur le papier (ou sur le clavier). Je n'ai pas eu l'occasion de lire la VO mais on peut parier sans prendre de grands risques que la traduction est elle-même de très haut niveau. On ne mentionne pas assez l'importance des traducteurs, alors justice soit ici rendue à Fabrice Pointeau, également traducteur de Vendetta. Et tant qu'on est dans les remerciements, bravo aussi à l'équipe de Sonatine, pour nous dénicher ces bijoux littéraires.

Seul le silence est donc, vous l'aurez compris, un roman noir de très haut niveau, à l'écriture magnifique, qui fait appel aux sentiments du lecteur, lequel vibre et souffre avec Joseph tout au long de son histoire.
Un coup de coeur pour ma part. Je vous le recommande chaudement, en espérant qu'il restera, pour vous aussi, longtemps gravé dans vos mémoires.

 


 

Seul le silence (A Quiet Belief in Angels, 2007) de R.J. Ellory, Sonatine Éditions (2008). Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau, 497 pages.

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foxy 14/01/2013 20:45

Et un de plus...un...Ca aussi c'est un sacré auteur...lyrique...du romantisme noir...magnifique

Hannibal 15/01/2013 15:29



Un auteur talentueux, et un type super sympa en plus ce qui est appréciable. Toujours disponible pour ses lecteurs, très abordable.



Géraldine 05/10/2010 17:48


Aucun spoiler. On parle un peu de Vendetta et de Seul le silence, mais surtout sur la fabrication du roman, absolument pas de l'intrigue. Aucun spoiler, je fais toujours attention à ça quand
j'interviewe !


Hannibal 06/10/2010 22:53



Ca marche, je préférais être sûr. Du coup j'ai lu ton interview dans la foulée. Beau travail, très intéressant.



Géraldine 05/10/2010 10:46


Si tu veux connaître les secrets d'écriture d'Ellory, viens donc sur mon blog. J'y publie ajourd'hui une interview exclusive qu'il m'a octroyée et qu'il n'a pas négligée, loin de la. (VO et VF)


Hannibal 05/10/2010 16:03



L'interview est garantie sans spoilers sur le dernier roman ? Je l'ai reçu mais ne vais pas avoir le temps de le lire avant un petit moment. Ca serait dommage de gâcher un aussi bon roman...



nina 03/06/2010 14:55


Je crois qu'il faut les persuader,sans les forcer.

Je ne sais pas oû j'avais lu"lisez "La religion",de Tim Willocks,ceci est un postulat.J'ai fini par sequestrer la bibliothequaire,et Willocks m'a donné une grande claque.

"Vendetta",c'est pareil,indispensable!!!


Hannibal 08/06/2010 23:25



Oui, tout à fait.


A droite ou à gauche. Je connais bien l'auteur de cette citation et il l'a laissé traîner un peu partout derrière lui sur Internet. Pratique pour suivre ses traces... La religion, ça
fait un moment que je veux le lire mais je me suis dis que j'attendrai la sortie en poche, si tant est qu'il y en ait une (ça n'a pas l'air d'être le cas pour l'instant).


Oui, Vendetta est un excellent roman noir. Et vivement le prochain Ellory... D'abord prévu pour février 2011, Les anonymes (traduction de "A Simple Act of Violence") paraîtra
finalement en octobre 2010 apparemment, toujours chez Sonatine bien sûr, on ne change pas une équipe qui gagne.


 



nina 02/06/2010 14:00


Je pense que serait une erreur de ne pas lire"Vendetta",car c'est un petit chef d'oeuvre,qui fourmille de details sur la mafia.Autant,je n'ai pas aimée "Seul le silence",autant"Vendetta",un livre à
relire (c'est rare).


Hannibal 02/06/2010 23:34



Je le pense aussi, mais bon, on ne va pas forcer les gens non plus...