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Hannibal le lecteur

Rupture / Simon Lelic

29 Décembre 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar anglais

Rupture est le premier roman de l'Anglais Simon Lelic, qui a été un temps journaliste free-lance avant de reprendre l'affaire paternelle d'importation d'aluminium.
Le roman faisait partie de la sélection automnale du Prix SNCF du Polar mais une fois n'est pas coutume, ce n'est pas pour ça que je l'ai choisi. En effet, je l'avais acheté cet été lors de mon dernier voyage au Royaume-Uni, juste parce que ça avait l'air bien. Je l'ai donc lu en version originale et c'est pourquoi les extraits sont cette fois-ci en anglais (je n'ai pas la version française).
Oui, la VF, car depuis mon acquisition, le roman a été traduit par Le Masque, sous le même titre.


RuptureRésumé

Depuis peu, Samuel Szajkowski est professeur d'histoire dans un collège. Élèves difficiles, collègues peu amènes, personne vers qui se tourner : difficile pour lui de trouver sa place. Par une chaude journée d'été, il arrive armé à une réunion d'établissement et ouvre le feu. Il tue trois élèves et une professeur avant de se donner la mort.
Pour la police, nul besoin d'enquêter : les témoins ne manquent pas et le coupable est mort. Mais tout le monde n'est pas du même avis. La jeune inspectrice Lucia May est bien décidée à comprendre comment cet homme apparemment sans histoire a-t-il pu en arriver à commettre l'irréparable. Que cela plaise à sa hiérarchie ou non...


Mon avis

« What are these things always about Inspector? Samuel taught history, right? So let's look at history. In all of history, what has been the common motivation in any act of lunacy, of depravity, of desperation? What more than anything else has driven people to steal, to lie, to cheat? To lose their mins sometimes? To kill.
Love, Inspector. Always love. Love of God, love of  money, love of power, love of a woman. Of a man too but we're women, we both know the history is written by men so invariably it's love of a woman. There's hate of course but hate is just the flip-side of love. Hate is what happens when love turns rotten. Hate comes with betrayal. »

Comme je l'expliquais plus haut, Rupture m'a fait de l'oeil dans une librairie anglaise. Le résumé a éveillé ma curiosité et ça n'avait pas l'air mal écrit (ni trop compliqué à lire en VO). Après lecture, je suis sûr d'une chose : mon petit doigt ne m'a pas trompé.

« Calculators, mobile telephones, personal computers, electronic chips in the brain or whatever technological so-called advancement is foisted upon us next: they are eroding the human being's capacity to think. And mathematics – addition, subtraction, multiplication, long division – has been the first to suffer. Children don't want to study it. The government's doesn't want to fund it. Teachers don't want to teach it. What is the point? they say. There is no glamour in mathematics, Inspector. There is no sex. Children's don't care about pensions. They will be young forever, didn't you know? Ministers don't care about numeracy. They care about trees and recycling and structural employment for the poor. And teachers. Well. Teachers, I am afraid, care about nothing beyond themselves. »

La construction de ce premier roman de Simon Lelic est originale et brillante. Certains chapitres donnent à voir les policiers en action de manière assez classique (à la troisième personne). Dans les autres, les différents acteurs de l'histoire, en interrogatoire, racontent à Lucia ce qu'ils savent et ce qu'ils ont sur le cœur. Il s'agit de monologues puisque les questions de l'inspectrice – que l'on peut souvent deviner – ne sont jamais données à lire. Adolescents, professeurs, parents d'élèves : les personnages se livrent tour à tour devant le lecteur, et lorsqu'ils interpellent Lucia, tout est fait pour qu'on puisse penser qu'ils s'adressent à lui. Simon Lelic exploite au mieux le procédé, faisant s'exprimer chacun avec son vocabulaire, son caractère, ses tics de langage...

« He was fifteen, same as me. Imagine getting shot at fifteen. Imagine, like, dying. And that girl, Sarah, wasn't she eleven ? I didn't know her. I didn't know the black kid either. I only knew Donovan and not that well. He was the oldest ofthe three of them but he was young enough though, wasn't he? He acted like he was eigteen or something, said he his cousin's car, hung out with his cousin in the pub but I don't know if he really did. Imagine dying before you're old enough to learn to drive. Imagine dying before they'll serve you in a pub. »

Le personnage de Lucia est très intéressant. D'un naturel pugnace, elle n'a de cesse de réclamer à son supérieur davantage de temps pour pouvoir faire toute la lumière sur l'affaire. Ce dernier est bien en peine de lui laisser les coudées franches, puisqu'il doit lui aussi rendre des comptes et qu'on lui impose de tenir un certain rendement. Face à un tel drame, chacun aimerait comprendre, et devant Lucia, chacun s'interroge, raconte sa vie, son deuil... Dans ces passages parfois poignants, les regrets sont souvent au rendez-vous : « si j'avais su, j'aurais peut-être pu empêcher ça ? ».

« The thing with Samuel, you see, is that he had opinions. Have you noticed how these days nobody has an opinion? People say too much and they don't listen but when they speak they talk about nothing. Samuel seemed aloof because he was quiet but if you were ever to talk with him – and I mean talk to him, not chat with him, not try to pass the time – he would talk to you right back. He would listen to what you had to sayn genuinely listen, and he would consider it and often dismiss it and he would tell you what he thought himself. »

Avec cette histoire qui semble tout droit sortie d'un sinistre fait divers, Simon Lelic met le doigt sur de nombreux sujets délicats comme la souffrance au travail, la violence à l'école, le racisme ordinaire... Comme Lucia, il essaie de comprendre comment les auteurs de ces tueries peuvent en arriver à cette extrémité. À défaut de proposer de réelles manières de les prévenir (mais est-ce possible ?), il propose à travers cette fiction des pistes – convaincantes – permettant tout au moins de les expliquer.

« It will all be forgotten. Won't it ? No one will remember. No one really cares. Even now, it is in the newspapers, but people buy the newspapers why? Fot the same reasons they watch movies or read a novel. To be entertained. It is entertainment.  They read the stories and they gasp and they tut – tut tut tut – but nothing is real to them. Not really real. They look at the pictures, the pictures of him, and they shudder and they say, just look at his eyes, you can tell, can't you, it is all in the eyes. And they will tut again and turn the page and move on to a story about fox-hunting or tax increases or a celebrity  taking drugs. But if it were really real to them, they will not be entertained. If they cared, they would not turn the page. They could not. If what was in the newspapers seemed real, they would not buy the newspapers at all. They would lie awake at night, like I do. They would despair, like I do. They would despair.
[...]
Felix lived and now he is dead and already the world is forgetting his name. Tell me: will you remember his name. In a year. In a month. In a week. Will you remember his name? »

Premier roman, premier coup de maître. Avec Rupture, roman noir polyphonique aussi ambitieux que réussi, l'Anglais Simon Lelic place la barre très haut. Pour ma part, c'est un coup de cœur et je vous le conseille vivement. S'agit-il là du premier livre d'un futur grand du polar ?


Début de réponse bientôt, avec la sortie imminente de son second roman The Facility. Paraissant outre-Manche dans quelques jours (le 7 janvier), il y sera question d'un établissement à la fois prison et hopîtal, en Angleterre et dans un futur proche. Au noir, Simon Lelic ajoute donc une dose d'anticipation. J'espère qu'il sera traduit et au moins aussi bon que Rupture.



Rupture de Simon Lelic, Picador (2010), 316 pages. 

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Béatrice Pellan 14/01/2011 12:13


Bonjour Hannibal,
je vois avec plaisir que tu as apprécié Rupture. Je dois dire que ça a été une des bonnes surprises de l'an dernier, et j'avais adoré et le thème assez peu traité finalement de la responsabilité
individuelle, et la construction du récit, originale et efficace. Je m'apprête aussi à lire Harmoniques... Nous verrons si nous avons le même avis !
Béatrice
http://blackspirit.blogs.letelegramme.com
Twitter : @polaraddict


Hannibal 18/01/2011 16:11



Bonjour Béatrice, et bonne année ! Qu'elle soit riche en découvertes littéraires de qualité !


Oui, Rupture est incontestablement un de mes coups de coeur 2010 et je pense qu'on sera amené à reparler de Simon Lelic par ici...



cynic63 29/12/2010 18:55


Moi qui n'aime pas l'unanimité, je dois dire que pour ce roman, je l'apprécie. Un grand roman pour un jeune auteur. Il aurait en effet mérité mieux au niveau des prix...mais, bon, on s'en fiche: le
principal, c'est qu'il ait plu et surtout qu'il soit profond...


Hannibal 31/12/2010 15:26



C'est effectivement le principal. Cet auteur mérite vraiment qu'on parle de lui en tous cas...



Pierre FAVEROLLE 29/12/2010 16:43


Salut Hannibal, totalement d'accord avec toi. Je l'ai lu pour Polar SNCF et je ne peux que regretter que les votants aient choisi Le chuchoteur. Un grand roman d'un auteur dont on est en droit
d'attendre beaucoup maintenant.


Hannibal 31/12/2010 15:24



Pareil. Pour moi Rupture méritait largement sa place en finale, et même la victoire du Prix. Ceci dit, je n'ai pas encore lu Le chuchoteur (mais j'avoue qu'il ne m'inspire pas
plus que ça).