Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hannibal le lecteur

Rouge gueule de bois / Léo Henry

21 Novembre 2011 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

Rouge gueule de bois, paru chez La Volte, est le premier roman de Léo Henry, jusqu'à présent scénariste de BD et nouvelliste.

 

 

rouge gueule de boisRésumé

 

Arizona, été 1965.
Le célèbre écrivain Fredric Brown traîne sa carcasse de troquet en troquet. Il n'a plus goût à rien, surtout pas à l'écriture, et passe son temps à picoler, pour oublier sa vie et éviter sa femme. Il rencontre par hasard Roger Vadim, le réalisateur. Autour d'un verre, puis deux, puis trois... la discussion s'installe jusqu'au moment où les deux hommes, passablement éméchés, se mettent à discuter du crime parfait. Cela donne des idées à Brown, qui a envie de mettre ce scénario en pratique. Bien sûr, rien ne va se passer comme prévu...

 

 

Mon avis

 

« Brown se posa sur un banc et mangea en essayant de prémunir ses hardes contre les chutes de crème. Deux clochards, dans l'ombre d'un néon crevé, bricolaient des cigarettes à partir de mégots ramassés. Une matrone aux bras énormes surveillait un chapelet de gamins roux et roses, portant tous les même gilet tricoté, tandis que trois bons à rien brillantinés, dans une Buick assortie, attendaient les filles au bus du soir en s'esclaffant de leurs propres blagues. Le crépuscule était doux et mauve et rien ne laissait penser à cette heure, en ce lieu, que l'histoire était en marche, que l'univers se convulsait, comme pris d'un mal de coeur soudain, et que Fredric Brown, écrivain de science-fiction et de romans noirs, couronné par le prix Edgar Allan Poe par une nuit de 1947, s'apprêtait à commettre son premier crime de sang-froid. »

Fredric Brown, Roger Vadim, Jane Fonda : les principaux protagonistes de ce roman ont véritablement vécu. Si leur existence réelle ne fait pas de doute, ils n'ont heureusement pas eu à endurer tout ce que leur fait subir Léo Henry. Au fil des quelque 250 pages, les clins d’œil s'accumulent, et le lecteur, qui passera peut-être à côté de certaines références tant elles sont diverses, pourra trouver des réponses dans un index imposant, répertoriant lieux, personnages et autres cocktails évoqués dans le texte. Il est complété par un intéressant « vade-mecum » constitué de citations, de notes et de divers documents.

 

« Aux abords de la catastrophe terminale, la gravité s'abolit. Le noir se fait. Les stimuli se shuntent. La vie redevient un songe amniotique, état de suspension parfaite, calme d'astéroïde dans le lacté cosmique. Et puis. Certains parlent de tunnel, d'appels mélodieux, d'injonctions à la vie modulées par des choeurs archangéliques, de pureté irisée des retours au conscient. Pour Brown, rien de tout cela : le snap des côtes enfoncées dans le volant, le bang bang de sa tête en aller-retour. Puis l'affreuse brûlure à l'intérieur de son crâne, comme si on y chauffait à blanc une fricassée de cailloux.

Quand il rouvrit les yeux, il y avait suffisamment de sang sur les reliefs des tôles chiffonnées pour vous couper toute envie de manger du boudin dans l'année. L'idée lui vint qu'il n'avait pas pu pisser tout ça et en faire encore le constat, puis la preuve qu'il était en vie lui fut apportée avec l'inspiration suivante, un déchirement au bas du thorax, comme si sa plèvre, farcie de barbelure, lui ponçait la tripaille en profondeur. Quelque chose péta dans le moteur. Fred n'essaya pas de bouger. Il rêva de savoir s'évanouir sur commande, comme les héros de roman noir. »


Rouge gueule de bois débute comme un roman noir somme toute assez classique puis, passée la centaine de pages, bascule peu à peu dans une autre dimension, celle d'un imaginaire débridé. Quelques scènes tiennent alors du « road-novel » débridé, d'autres carrément de la science-fiction. Certains passages ne sont pas très loin du délire le plus complet et auraient sans doute pu être écrits par Fredric Brown pendant l'une de ses plus mémorables cuites.

 

« Quand l'écrivain entra dans le rade, les lampes s'allumèrent une à une, éclairant en séquence l'alignement polychrome de la plus belle bibinothèque du comté. Au-dessus des bouteilles, sur deux rangs, des dizaines de snifters, highballs, collins, tumblers à Old Fashioned, verres à Martini et à fizz, à Sling et à planteur, renvoyaient la lumière comme les cinq cents faces d'un diamant géant. Le zinc, interminable et d'un rouge profond, doublé d'une barre en cuivre patinée à la manche d'ivrogne, faisait un coude après l'évier. Trois shakers et des verres à mélange propres y siégeaient, hiératiques, divinités assoupies dans un temple que la jungle regagne, attendant le retour des fidèles pour les gratifier de miracles répétés. »


La plume de Léo Henry est particulièrement alerte et parvient à insuffler au texte un vrai dynamisme, y compris dans les descriptions qui, chez d'autres, auraient pu être rébarbatives. Le ton est plaisant, l'humour adoucissant la noirceur du texte.

Malgré quelques défauts (sans doute inhérents à un premier roman), Léo Henry signe avec ce « road-novel » noir et déjanté un texte plutôt convaincant et prometteur. Néanmoins, il y a fort à parier que la grande originalité du roman laissera plus d'un lecteur sur le bord de la route. Ça m'a donné envie de découvrir les textes de Fredric Brown en tout cas.

 


 

Rouge gueule de bois, de Léo Henry, La Volte (2011), 336 pages.

 

Remarque : par bien des aspects (« road-novel » aux USA, hommage au roman noir, personnage principal de romancier-looser) ce Rouge gueule de bois m'a fait penser à Scarelife, le très bon roman de Max Obione.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article