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Hannibal le lecteur

Orphelins de sang / Patrick Bard

3 Octobre 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

Orphelins de sang est le dernier roman de Patrick Bard, écrivain et photographe français de son état.

Il faisait partie de la sélection estivale du Prix SNCF du polar.

 

 

orphelinsdesangRésumé

 

Ciudad de Guatemala. Deux jeunes femmes mayas sont retrouvées dans un terrain vague, à côté d'une peluche. L'une est morte, l'autre l'est presque.
S'agit-il simplement d'un énième « fémicide », ces meurtres de femmes – au seul motif qu'elles sont des femmes – qui sont monnaie courante au Guatemala ? Victor Hugo Hueso, un jeune pompier rêvant de devenir journaliste décide d'enquêter sur cette affaire, aidé par Walter Pastor, un ami policier.

Californie. Katie et John McCormack n'arrivent pas à avoir d'enfants et désespèrent tant les procédures d'adoption sont compliquées et onéreuses. Ils reprennent espoir lorsque Katie tombe sur le site Internet d'une association proposant une adoption simple et rapide.

 

Mon avis

 

Grand ami de Thierry Jonquet à qui il dédie ce roman, Patrick Bard est en plus d'être un écrivain reconnu – La Frontière, son premier roman, a reçu de nombreux prix – un photographe de talent. Il a parcouru l'Amérique latine, objectif en bandoulière – il est lui-même l'auteur de la photo de couverture – ce qui explique qu'il connaisse aussi bien le Guatemala, et que le lecteur le sente. Il a d'ailleurs réalisé un reportage édifiant sur les violences faites aux femmes en ce pays pour un grand magazine que je vous conseille (à voir ici). Les rues de la capitale, les Guatémaltèques, la pauvreté, les bidonvilles... L'écriture de Patrick Bard est si précise qu'on se figure aisément – comme si on voyait des photos – les scènes qu'il décrit avec talent.

 

« Il aurait rêvé d'avoir l'autorité nécessaire, de pouvoir aller au-delà du simple constat effectué la veille et d'enquêter vraiment. Quand on aimait résoudre des énigmes dans ce pays, on devenait journaliste, pas flic. Les flics ne résolvaient jamais rien. Au pire, ils commettaient eux-mêmes les crimes. Au mieux, ils étaient inefficaces, et bien des fois, eux, les pompiers, en savaient plus long sur les meurtres que la brigade des homicides. »


Victor Hugo Hueso est un personnage des plus intéressants. Pompier, il a des journées bien remplies et voit tous les jours des horreurs. Pourtant, pour atteindre son rêve, il trouve encore le courage de suivre des cours de journalisme sur son temps libre, dusse-t-il sacrifier des moments qu'il préférerait assurément passer avec Sara et leur petit Arturo. Pris dans la fièvre de l'enquête, il découche souvent, laissant sa compagne morte d'inquiétude. Victor Hugo est davantage un héros qu'un zéro, mais comment être à la fois pompier, journaliste, enquêteur, ainsi qu'un bon mari et un bon père ?

 

« Ah, les « pages rouges »... On aurait pu résumer le concept en quatre mots : « Hémoglobine à la une! » A condition de rajouter du sang en page 2, des tripes en page 3, des flingues en page 4 et ainsi de suite... Dans toute l'Amérique latine, les quotidiens spécialisés en faits divers se tiraient la bourre pour publier les images des crimes les plus glauques. Définitivement, le Guatemala se classait dans le peloton de tête. Nuestro Diario, le fleuron du genre, imprimait chaque jour plus de trois cent mille exemplaires de photos d'assassinats, de viols, de lynchages, de suicides et de défenestrations. C'était l'un des plus gros tirages du sous-continent américain. La matière, il fallait bien le reconnaître, et même, les équipes de photographes et de journalistes envoyés sur le terrain ne parvenaient pas à tout couvrir. Comment être partout à la fois quand il y avait quinze meurtres par jour à Guate ? Les journaleux n'avaient pas le don d'ubiquité. Mais les lecteurs, eux, demeuraient insatiables. D'où l'importance des service de communication des pompiers. C'étaient eux qui, les trois quarts du temps, faisaient le gros du boulot des journalistes des « pages rouges ». Premiers arrivés sur les scènes de crime, les officiers du service com' des pompiers prenaient des notes, des photos, des vidéos, puis ils les refilaient à la presse, à la télé. Les pompiers adoraient se voir dans le journal... et le public adorait les pompiers.

Tout le monde était content. »


Bien que Patrick Bard ne soit pas du genre à verser gratuitement dans la surenchère en matière de violence, Orphelins de sang est assurément à déconseiller aux âmes les plus sensibles en raison de la dureté de certaines scènes et de l'extrême noirceur de l'ensemble.

 

« - Dans les années cinquante, le Guatemala exportait des bananes. Hélas, aujourd'hui, nous exportons des enfants. Cinq à six mille d'entre eux sont achetés chaque année pour une somme variant entre 30 000 et 65 000 dollars, principalement aux États-Unis, dont nous sommes le principal pourvoyeur après Haïti et la Chine. Certains sont vendus par des mères désespérées, trop pauvres, ou tombées enceintes à la suite d'un viol. D'autres, la majorité, sont volés. Il y a beaucoup d'argent en jeu. »


S'il s'agit bien d'une fiction policière, tous les éléments assemblés par l'auteur sont des réalités quotidiennes au Guatemala – meurtres de femmes, trafic d'enfants volés – à tel point que même l'histoire dans son ensemble apparaît comme hautement probable. Bien entendu, le fait que tout cela soit extrêmement bien documenté ne fait que renforcer le malaise qu'on éprouve face à un texte d'une telle force.

Avec Orphelins de sang, Patrick Bard signe un grand roman noir. L'un de ces rares textes éprouvants, dérangeants, et criants de réalisme, qui marquent durablement un lecteur.

 

Personnellement, j'ai pris une grosse claque. Il s'agit là d'un vrai coup de coeur et malgré la qualité de Cadres noirs (j'y reviendrai), je pense qu'Orphelins de sang aurait du figurer en finale du Prix SNCF du polar cette année (il est peut être trop dur pour qu'une majorité de lecteurs l'apprécient ?).

 


 

Orphelins de sang de Patrick Bard, Seuil (2010), 335 pages.

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nina 06/03/2011 16:08


Quand je lis que tu as pris une grosse claque,et que le livres est tres dur,je fonce.

Par contre,quand tu écris"lecture agréable",ou "lecteur passera un bon moment",je laisse mon tour.


Hannibal 10/03/2011 14:48



A chacun de voir ce qu'il fait avec mes chroniques, maintenant, c'est sûr que quand je vois les gens revenir en disant que ça leur a plu, ça fait plaisir... Même si les goûts et les couleurs...



nina 03/03/2011 15:41


Grace à votre blog,Hannibal,j'ai pris ce livre,qui,autrement,n'aurait pas trop retenu mon attention.

Ce livre est d'une extrème noirceur,et on y repense longtemps apres.


Hannibal 04/03/2011 11:48



Effectivement, Patrick Bard ne fait pas dans le roman guilleret. Chez lui, noir c'est noir (même s'il y a un peu de place pour l'espoir).


Ravi que tu aies pu découvrir cet auteur qui mérite de l'être grâce à tes visites par ici.



nina 23/02/2011 18:38


Desolée pour les fautes de frappe.

Je soupçonne la bibliothéquaire de lire votre forum,Hannibal.Je vais l'interroger,et lui suggerer quelques livres(puisqu'elle est chargée des commandes).Senecal,Caillot,Marin Ledun,Laurent
Guillaume,Manotti,etc...


Hannibal 28/02/2011 15:16



Les blogs sont bien entendu un des outils qui permettent aux bibliothécaires de faire leurs choix parmi tout ce qui sort. De biens bonnes suggestions...



nina 23/02/2011 15:50


Il m'est tombé sous les yeux,ce matin,dans le rayon"nouveautés",de la mediathèque,je l'ai pris sans hesiter.En lisant votre commentaires,Hannibal,je ne risque pas d'ètre déçue.

Je me remets doucement du3chuchoteur" (quelle claque),j'attaque"les cicatrices",et ce ssera Bard.

Comment la mediathèque peut connapître l'existence de livres pareils????Ce matin,je plisse les yeux"Le livre sans nom"!!!Je n'y crois pas!!


Hannibal 23/02/2011 18:35



Comment la médhiatèque fait-elle pour connaître ces livres ? Comme nous, pardi ! Les bibliothécaires sont des professionnels du livre. Ils font de la veille sur leurs domaines d'acquisition et
ont des outils leur permettant de faire des (bons) choix.


Orphelins de sang, c'est très bien, mais je préfère te prévenir que ça n'a rien à voir avec Les cicatrices et Le chuchoteur.


Bonnes lectures !



Pierre FAVEROLLE 03/10/2010 15:43


Salut Hannibal, complètement d'accord avec toi sur le livre (coup de cœur chez moi). J'ai pris une claque, et j'ai acheté la Frontière aussitôt que je l'ai fini. Pour Polar SNCF, j'avais voté pour
lui, et bon ... C'est un livre très dérangeant, non ? ça nous remet à notre place, dans notre petite vie douillette.


Hannibal 05/10/2010 16:01



Tout à fait d'accord effectivement, j'ai vu ça sur ton blog. Je lirai sûrement aussi La Frontière un de ces quatre...