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Mardi 2 novembre 2010 2 02 /11 /Nov /2010 22:27

Les derniers jours d'un homme est le dernier roman de Pascal Dessaint, paru en mars dernier aux éditions Rivages.
Il fait partie des cinq polars encore en course pour le Trophée 813 du meilleur roman francophone et je ne vous cache pas qu'il a eu ma préférence.


derniersjoursd'unhomme Résumé

Une cité industrielle du Nord-Pas-de-Calais.
Clément, papa depuis peu, vient de perdre coup sur coup son père et sa jeune épouse. Il a décidé de quitter l'horreur de l'usine pour travailler dans l'élagage. Il lui est très difficile de faire face à ce double deuil.
A cette voix répond celle de Judith, orpheline de dix-huit ans, élevée par son oncle Étienne, qui cherche à comprendre, quinze ans après les faits, ce qui est vraiment arrivé à Clément, son père.


Mon avis

« Une cathédrale de fer, selon les uns, mais je n'y ai jamais vu personne prier, un ventre selon les autres, rien qu'un ventre, un appareil digestif de métal, monstrueux et infernal. La nourriture arrivait sans relâche. La bête n'était jamais rassasiée. Le minerai était broyé, puis grillé. Le grillage consistait à éliminer le soufre. La charge obtenue devait être poreuse afin de permettre sa réduction par le monoxyde de carbone. Le grillage était réalisé à mille degrés centigrades, sur des machines qui se présentaient comme une bande sans fin de chariots mobiles munis de grilles, à travers lesquelles soufflait de l'air glissant sur des caissons étanches. Lors de cette étape, il se formait déjà une faible quantité de plomb fondu. L'ambiance était indescriptible. Les ouvriers souffraient de surdité et se cherchaient dans la poussière. Ça vous changeait un homme, si durement chaque jour que c'était à se demander s'il ressemblerait bientôt à quoi que ce soit. Et la digestion n'était pas finie. Avant d'être réduit, le minerai était aggloméré et additionné de coke et de fondants. La réduction se faisait selon le procédé Imperial Smelting Process, grâce auquel, en jouant avec la température, profitant des différences de solubilité et de densité des métaux, on séparait le plomb et le zinc. À ce stade, les hommes n'avaient pas besoin d'avoir commis les pires péchés pour se retrouver comme en enfer. C'était l'enfer. »

Dans Loin des humains, l'un de ses précédents titres, Pascal Dessaint s'intéressait à la catastrophe de l'usine AZF, à Toulouse. Délaissant la ville rose, cadre habituel de ses romans, il situe Les derniers jours d'un homme dans sa région natale, le Nord – il est né à Dunkerque.
Beaucoup se souviennent sans doute de l'affaire Metaleurop. C'est aux ouvriers de la tristement célèbre usine de Noyelles Godault que Pascal Dessaint dédie son roman. Rappelons-le, Metaleurop, c'est plus de 800 licenciés, des conséquences désastreuses sur l'écologie locale tout comme sur la santé humaine et d'innombrables drames humains. A son échelle, l'auteur veut rendre hommage à cette communauté d'hommes et de femmes qui continuent de souffrir à cause de l'usine.

« Pour me consoler, j'ai essayé de penser à mon arbre préféré, mais ça n'a eu aucun effet apaisant. Quelques semaines plus tôt, deux êtres que j'aimais étaient encore là, et maintenant, ils n'y étaient plus. J'avais beau être entouré de la meilleure façon qui soit dans de telles circonstances, il y avait en moi un vide grandissant, un manque terrifiant. J'avais été un fils et un époux. J'étais désormais un orphelin et un veuf. Je restais un frère et un père et c'est ce qui comptait, ça devait me maintenir debout. Ça a de l'importance, me disais-je, et finalement, au bout du compte, si on se projette dans un siècle, ça n'en a pas. Nous ne sommes pas grand-chose, mais ce pas grand-chose n'est pas négligeable, quand même, tant qu'on est en vie. »

Grâce à ses deux personnages principaux, Clément et Judith, l'auteur parvient à nous faire voir l'histoire de Metaleurop dans son ensemble, sans tomber dans le procès à charge ou le pathos larmoyant. Clément est un père courageux, attentionné, qui se bat pour que sa fille pâtisse le moins possible de la situation. À ce propos, il est à noter que le délicat sujet du deuil est très bien traité par l'auteur, qui trouve le ton juste pour nous faire part de la difficulté de vivre sans ceux qu'on aime, de la longue reconstruction de soi suite au décès d'un proche.

Les protagonistes se rendent compte, tout comme le lecteur, des désastres causés par la mauvaise gestion de l'usine. À cause des métaux lourds, la nature se meurt autour de hauts fourneaux. Les enfants peuvent à peine sortir jouer dehors, tant l'air est pollué. Les malades sont nombreux, leurs reins sévèrement touchés par la plombémie. Clément n'en demeure pas moins un amoureux de la nature. Il aime retrouver son arbre préféré et au coucher, faire rêver sa fille en lui faisant découvrir toutes sortes de papillons.

« Mon arbre préféré déployait sa ramure bizarre au-dessus de la prairie. J'en ai éprouvé un soulagement, même que je me suis fendu d'un sourire. Le ciel avait une couleur acceptable. J'ai caressé le tronc tout en creux et en saillies, lesquels, telles les rides et les cicatrices sur un visage, révélaient le passage du temps, les périodes paisibles et les heures graves, le plus souvent les tourments endurés. Une protubérance le déformait à la base. J'y ai posé le pied comme sur une marche et, malgré mes reins sensibles, mes muscles douloureux, je me suis mis à grimper. Une grosse branche partait sur la droite. La fourche, dans le prolongement immédiat, était large et concave, pareille à un berceau. Je m'y suis niché et j'ai regardé le ciel à travers la ramure. À cet instant, je n'avais besoin de rien d'autre. Que la vie m'accorde juste un peu de paix. »

Les derniers jours d'un homme est bien plus qu'un texte dénonciateur, c'est un grand roman noir. Puissant, fort bien écrit, émouvant, il confirme tout le talent qu'à Pascal Dessaint pour raconter des histoires à plusieurs voix, prenantes au possible. Nul doute que les personnages de Clément et Judith,  profondément humains, habiteront longtemps l'esprit du lecteur. Magistral !



Les derniers jours d'un homme de Pascal Dessaint, Editions Rivages (2010), 232 pages.

Par Hannibal - Publié dans : Polar français
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