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Pfiou, plus d'un mois que je ne suis pas passé par là ! Décidément, en ce moment j'ai du mal avec mon blog !
Ce coup-ci les excuses sont : un nouveau boulot et un déménagement (à Quimper) dans un logement où je n'ai pas (encore ?) Internet.
En attendant le mois prochain (ou avant peut-être quand même j'espère !), je vous laisse quand même une petite chronique pour la route.
Le jeu du pendu, paru chez Liana Levi en 2011, est le premier roman d'Aline Kiner.
Résumé
À première vue, Varange est un tranquille petit village de Lorraine. Mais dans la forêt glacée de décembre, un promeneur fait une terrible découverte. Dans une crevasse, une jeune et jolie fille de dix-sept ans est retrouvée étouffée, une corde étrangement nouée par endroits enroulée autour de son corps. Le lendemain, on tombe dans le cimetière sur des petits bouts de bois curieusement assemblés, à l'endroit même où un homme a été pendu en 1944, juste après la Libération. Y a-t-il un rapport entre ces deux faits étranges ?
Mon avis
« Le vieux curé se promena lentement entre les sépultures, passant sous les branches épaisses du vieux chêne et le long de la
petite chapelle qui abritait le Dieu Piteux. Quelqu'un avait déposé un bouquet de fleurs blanches au pied de la statue, des roses de Noël. Qui cela pouvait-il être ? La statue était rarement
honorée. On l'avait remisée là lors de la rénovation de l'église, avant guerre. […]
Soudain, à côté des fleurs, Louis remarqua un étrange dispositif : des petits morceaux de bois soigneusement assemblés sur le sol.
Intrigué, il se pencha pour mieux voir. Trois brindilles étaient alignées, légèrement espacées l'une de l'autre. Quelqu'un avait balayé la terre dessous pour qu'elles soient bien visibles. Au
bout de la ligne, d'autres brindilles étaient assemblées, composant des signes qui ressemblaient à deux lettres majuscules. Un A ? Et l'autre... Trois barres également, mais le dessin était moins
net. Un rébus ?
Non, ce n'était pas cela... Louis se redressa en secouant la tête. C'était un autre jeu... Le jeu du pendu. »
Le roman s'ouvre le soir de Noël 1944, avec la pendaison d'un jeune restaurateur accusé par ses assassins d'être un « collabo ». Le
premier chapitre, puis le reste de l'histoire, se déroulent soixante ans plus tard, en décembre 2004.
« - Pourquoi avez-vous voulu passer la nuit au village ?
- J'aurais du mal à l'expliquer. Parfois, au cours d'une enquête, il m'arrive d'avoir des sortes de... pressentiments. Mais depuis le début de cette affaire, tout est opaque. J'ai pensé qu'il fallait changer de point de vue.
- Et maintenant, que voyez-vous ?
[…]
- Je vois un paysage paisible, répondit-il. On a envie de se réfugier dans ce village. À l'abri du vent et du ciel. Mais l'impression est trompeuse.
- Pourquoi ?
- Dessous, se cachent des failles. Les fractures de la guerre, les vieilles haines... Et puis la mine. Je ne peux pas m'empêcher qu'elle a un rapport avec ces meurtres. »
L'enquête sur la mort de la jeune Nathalie est confiée à Jeanne Modover, une policière originaire de Varange même. On lui impose
rapidement de travailler avec le Commandant Simon Dreemer, muté contre son gré en Moselle suite à un incident dans la capitale, que ne lui ont pas pardonné ses supérieurs. Ensemble, pour tenter
d'y voir plus clair, ils vont devoir se plonger dans l'histoire du village sous l'Occupation, fouiller le passé de la mine...
« Il ne voulait pas de l'odeur de la boue sur ses filles.
Lorsqu'il rentrait à la maison, après sa tournée de nuit, il laissait ses vêtements et ses chaussures à la cave. Il se lavait une deuxième fois. Puis il montait réveiller Alice et Sarah avant de leur préparer leur café au lait. Le dimanche, en hiver, il les emmitouflait de grosses écharpes, et tous les trois grimpaient dans la forêt. La neige craquait sous leurs semelles. À la sortie du sous-bois, en débouchant sur le plateau nu, Joseph croyait être ailleurs, très loin. Alice brassait la poudre blanche, la faisait voler autour d'elle en riant – elle était si joyeuse, si légère –, mais il posait un doigt sur la bouche, et ils poursuivaient leur chemin en silence, guettant sur la surface irisée les empreintes qu'y avaient laissées les animaux pendant la nuit ; les trois griffes de la perdrix, les pinces rondes du vieux sanglier, les doigts poilus du lièvre. Une fois – les filles étaient encore toutes petites –, ils avaient suivi longtemps la trace d'un renard. Ils étaient rentrés en retard pour le déjeuner. Louise s'était déjà recouchée, laissant sur la table de la cuisine un soupe refroidie. Joseph avait réchauffé la casserole sur le fourneau. Ensuite, ils avaient mangé tous les trois sans parler, les yeux brillants, les joues rouges et brûlantes après le froid du dehors.
Et puis il y avait eu l'accident. Imprévisible, inévitable. »
Varange, bourgade fictive créée par Aline Kiner, elle-même fille de « gueule jaune », rappelle bien des cités minières
mosellanes et l'auteur décrit avec talent cette région de France qui lui est chère. Les personnages sont plutôt intéressants et bien dépeints, l'intrigue tient ses promesses, les rebondissements
sont là. Certes, les lecteurs les plus exigeants pourront toujours reprocher au roman de manquer d'originalité. Qu'importe a-t-on envie de dire, puisque l'ensemble est cohérent et que les
qualités prennent largement le pas sur les défauts.
« En relisant ses notes ce matin, Jeanne se sentait gagnée par un sentiment de tristesse, mais aussi de frustration. Elle avait vécu à Varange jusqu'à l'âge de dix-huit ans, mais elle n'avait rien soupçonné de l'histoire du village. Comme un promeneur qui chemine le long d'un paysage singulier et le survole seulement des yeux, trop préoccupé qu'il est de lui-même. Elle n'avait vu que des maisons grises et de vieilles gens. Pourtant, les noms qui figuraient dans le rapport de Ridder étaient les mêmes que ceux de ses camarades de classe. Il parlait de leurs grands-pères et de leurs grands-mères : cet Albert Kiessel interné au fort de Queleu, à Metz, et torturé à mort en septembre 1943 ; cette Eva Weiler, transférée à Bayreuth pour être jugée en avril 1944. Et Armand Keller, le vieil archiviste, déporté dans le sinistre camp de Struthof. »
Sans être exceptionnel, Aline Kiner signe avec Le jeu du pendu un polar maîtrisé et très
réussi, à tel point qu'on n'a vraiment pas l'impression de lire un premier roman. Espérons que cette plume talentueuse ne s'arrête pas en si bon chemin.
Il est à noter que le roman vient de sortir en format poche, toujours aux éditions Liana Levi.
Le jeu du pendu, d'Aline Kiner, Liana Levi (2011), 229 pages.