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Hannibal le lecteur

La chambre mortuaire / Jean-Luc Bizien

14 Janvier 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

La chambre mortuaire est un roman de Jean-Luc Bizien paru aux éditions 10/18 dans sa fameuse collection « Grands détectives ». Il s’agit du premier épisode de La cour des miracles, une série se déroulant dans le Paris de la fin du XIXe siècle et mettant en scène l’aliéniste Simon Bloomberg et sa jeune gouvernante anglaise Sarah Englewood.
Le roman a par ailleurs été sélectionné par les lecteurs pour participer à la finale du Prix Polar des Limbes Pourpres.


chambremortuaireRésumé


Étrange personnage que le docteur Simon Bloomberg ! Dans son hôtel particulier de la rue Mazarine à la façade presque aveugle, conçu comme une pyramide égyptienne, cet aliéniste au regard pénétrant et à la réputation sulfureuse traite ses patients selon des méthodes avant-gardistes qui font scandale. Lorsque la jeune Anglaise Sarah Englewood entre à son service, elle tombe immédiatement sous le charme de ce scientifique hors du commun, fascinée par le mystère qui l'entoure. Pourquoi ne voit-on jamais sa femme, une archéologue de renom dont les trouvailles encombrent chaque recoin de la maison ? Et pourquoi une des pièces est-elle interdite d'accès ? Tandis qu'une série de meurtres inexpliqués défraient la chronique parisienne, une relation trouble se noue entre l'intrépide Anglaise et l'ombrageux médecin…


Mon avis


Si j’ai déjà parcouru, enfant, des livres-jeux réalisés par Jean-Luc Bizien, je n’avais encore jamais lu ses romans.
Sa sélection en finale du Prix Polar des Limbes Pourpres ; le fait que je n’ai pas l’habitude d’être déçu par un « Grands détectives » de chez 10/18 ; un goût naturel pour les romans policiers historiques : cela faisait donc déjà quelques a priori positifs, qui autant vous le dire tout de suite, n’ont pas été démentis à la lecture de cette Chambre mortuaire.

« Paris est un océan de goudron ce soir.
Au coeur des ténèbres, la Seine s'étire paresseusement, reptile ventru à la formidable musculature. En cette morne soirée, Paris ne vit plus, Paris s'est éteint. Quelques épaves, l'esprit engourdi par l'absinthe ou la drogue, hantent encore ses ruelles. Les plus chanceux atteindront leur domicile sans heurts. Les autres tomberont sous les coups des crocheteurs, ou seront happés par les roues d'un fiacre jaillissant de nulle part. Des chiens trop maigres les regardent passer. Leurs yeux chassieux s'interrogent un instant : faudra-t-il disputer le territoire, défendre les déchets trouvés sur les pavés luisants ? Mais déjà les danseurs de l'aube s'éloignent. Leurs pieds lourds battent le pavé. L'écho va s'amenuisant. Le calme et le silence retombent.
L'ombre est de nouveau maîtresse. »


Ce qui m’a plu, dès les premières pages, c’est l’écriture adoptée par Bizien pour ce roman (et plus largement pour cette série de romans, j’imagine). Il a fait l’effort – me semble-t-il – d’écrire d’une telle manière que son style colle avec ce que je peux m’imaginer (peut-être à tort) de l’écriture du XIX e siècle, sans pour autant poser des difficultés de lecture. C’est même plutôt l’inverse, l’écriture est savoureuse, avec un vocabulaire et des tournures aujourd’hui désuets, mais qui confèrent son caractère au récit, qui se lit très bien de ce fait, mais aussi pour d’autres raisons.

Bizien sait également y faire pour entretenir le suspense et captiver son lecteur. Il joue avec lui à sa guise, en lui donnant autant d’éléments qu’il lui en cache, pour mieux le tromper à chacun des rebondissements.
Il est aussi à signaler que l’auteur soigne particulièrement ses transitions entre les chapitres, ce qui est assez inhabituel – réalisé avec autant de minutie en tout cas – et fait penser à des enchaînements qu’on verrait davantage sur grand écran. Sans donner d’exemple précis (qui gâcherait le plaisir de lecture) disons qu’un début de chapitre répond souvent directement à la fin du chapitre précédent, sans pour autant qu’il y ait d’unité entre eux (on passe d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre…).

Les personnages, justement, sont bien brossés, et parviennent facilement à intéresser le lecteur. En effet, ils sont pour la plupart plus ou moins torturés et Bizien s’amuse à entretenir leur part d’ombre, ce qui donne vite au lecteur de quoi y trouver son compte. Outre les deux héros, l’aliéniste Simon Bloomberg et la jeune anglaise Sarah Englewood, depuis peu à son service comme gouvernante, cette belle galerie est complétée par de nombreux personnages secondaires. Parmi eux on retrouve les employés de maison de l’aliéniste : Ulysse, un géant au grand cœur ; Marceline, la gentille cuisinière, et Jéromine, l’inquiétante bonne. Tout ce beau monde se croise dans l’inquiétante demeure de Bloomberg, dont on se demande parfois si elle est hantée.
On suit parallèlement l’enquête du commissaire de la Sureté Desnoyers –  pour qui « la vérité est dans l’absinthe » et qui ne raisonne jamais mieux qu’après avoir fréquenté la fée verte – accompagné de son jeune adjoint Raoul.

Enfin, ce que j’aime beaucoup dans ces romans historiques, ce sont les « amusements » qui résultent du choix de la période. Dans cette Chambre mortuaire se déroulant à Paris en 1888, Bizien fait assister Sarah à un récital d’Aristide Bruant et lui fait croiser le professeur Charcot dans les couloirs de l’hôpital de la Salpétrière. Il nous fait aussi sourire avec les nouveautés de l’époque : certains Français – et ne parlons pas de Sarah, sujette de la Reine d’Angleterre – trouvent infâme cette nouvelle boisson en vogue, le café. On assiste aussi aux modes du spiritisme et de l’égyptomanie, importantes pour l’intrigue. De tous ces éléments, l’auteur se sert pour nous proposer d’amusants clins d’œil, comme ce dialogue où Bloomberg entretient sa gouvernante de l’amour qu’a sa femme pour l’Egypte.

« - S’il ne tenait qu’à elle, on remplacerait les châteaux et les monuments parisiens par des pyramides, devant lesquelles on érigerait un sphinx. Je ne serais pas surpris outre mesure d’apprendre un jour qu’elle milite pour la construction d’une pyramide en plein palais du Louvre !
L’image était fort cocasse et Sarah en rit de bon cœur – une pyramide élevée au cœur du château, voilà qui relevait de la fantaisie ! »

La chambre mortuaire est au final un roman historique réussi à tous les niveaux. Belle écriture, personnages intéressants, suspense, utilisation intelligente du contexte historique… De quoi donner envie de poursuivre la série, avec La main de gloire, paru en juillet dernier.



La chambre mortuaire de Jean-Luc Bizien, 10-18 / Grands détectives (2009), 428 pages.

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Nico 01/06/2011 19:56


Question de goût!


Hannibal 10/06/2011 14:38



Farpaitement !



Nico 27/05/2011 12:10


J'ai bien aimé la restitution historique, mais c'est à peu près tout: je n'ai pas adhéré au style, manquant de personnalité, ni aux personnages, parfois un peu "adolescents". Au final, ça m'a
surtout ennuyé et peu trop gentillet. Une déception, donc.


Hannibal 01/06/2011 18:13



Sur le côté gentillet c'est pas tout à fait faux mais j'ai quand même passé un bien agréable moment de lecture en compagnie de ces personnages. Pas déçu, non.



Flo 20/02/2010 20:34


Très belle chronique. J'ai beaucoup aimé la chambre mortuaire mais j'ai préféré le main de gloire. Ce que j'aime chez Jean Luc Bizien c'est sa capacité de passer d'un style à l'autre(jeunesse,
polar, blanche...), et d'une époque à l'autre. De lui, je te recommande Marie Joly.
Sinon, as tu des infos quant à la sortie des prochains opus en 10-18 ?


Hannibal 22/02/2010 20:13


Merci, je lirai aussi La main de gloire à l'occasion. C'est vrai qu'il a des facilités à se renouveller, dans des cadres temporels différents notamment.
Je note la référence.
Pas de nouveau Bizien chez 10-18 à l'horizon...
A noter la sortie chez eux en mars du Mystère de la maison Aranda (de Jeronimo Tristante) qui m'avait donné envie à sa sortie mais que je n'ai pas eu l'occasion de lire.


Michel 22/01/2010 13:05


Si tu aimes le Moyen Age , ne passe pas à côté de deux séries Sister Fidelma et Frère Cadfael
Josso et ses peintres au XIX
Dexter et son inspecteur alcoolique
mais j'en oubli surement


Hannibal 25/01/2010 23:03


J'ai lu un Cadfael, Trafic de reliques (le premier je crois) et j'avais bien aimé (chroniqué ici-même).
J'essaierai de découvrir les autres au fur et à mesure, je note tes conseils bien avisés. Merci !


Michel 20/01/2010 21:08


Je partage ton opinion sur la collection grands détectives, mais je ne sais pas pourquoi celui là ne m'a jamais attiré, il va falloir que je revoie mon avis


Hannibal 21/01/2010 22:33


Le roman n'est certes pas exceptionnel, mais de bon voire de très bon niveau tout de même. A toi de voir, en espérant que tu ne regrettera pas ton choix (en principe je ne pense pas).
Je n'ai pas lu non plus des tonnes de Grands Détectives mais je ne me souviens pas avoir été réellement déçu. Dans les parutions assez récentes, j'avais beaucoup aimé les premiers épisodes de la
série Les carnets de Max Liebermann de Frank Tallis (il serait temps que je m'y remette d'ailleurs).
Si tu as quelques auteurs ou titres fétiches dans cette collection que tu sembles bien connaître, je suis preneur bien sûr. Merci d'avance !