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Hannibal le lecteur

L'Été de cristal / Philip Kerr

14 Avril 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar écossais

L'Été de cristal (March Violets) de l'Écossais Philip Kerr a été publié pour la première fois outre-Manche en 1989. Il s'agit du premier tome de la trilogie dite « berlinoise » ayant pour personnage principal Bernie Gunther, et pour cadre l'Allemagne nazie.
Le Masque a réédité les trois romans en un seul volume en 2008, lequel volume est désormais disponible en poche et figure toujours parmi les prétendants au Prix des lecteurs du Livre de Poche.

 

 

étédecristalRésumé


Berlin, 1936.
Le Doktor Hermann Six, homme bien comme il faut de la bourgeoisie berlinoise vient de perdre sa fille, assassinée chez elle en même temps que son mari. Le magnat de l'industrie demande alors l'aide de Bernie Gunther, un ancien policier devenu détective privé à son compte. Ce dernier est enjoint de retrouver le meurtrier du couple, mais surtout, semble-t-il, de remettre la main sur le contenu du coffre-fort familial.

 

 

Mon avis

 

« Vous êtes Gunther, le détective ?
Oui, répondis-je, et vous êtes sans doute – je fis mine de lire sa carte – le Dr Fritz Schemm, avocat
allemand.
Je prononçai ce dernier mot avec une ironie appuyée. Je déteste cette précision apposée sur les cartes de visite ou les enseignes commerciales, pour tout ce qu'elle implique de respectabilité fondée sur la race. Et je déteste d'autant plus la voir figurer sur une carte de visite pour une profession que les Juifs n'ont plus le droit d'exercer. En ce qui me concerne, je ne voyais aucune raison de me définir comme un « enquêteur allemand » plutôt qu'« enquêteur luthérien », « enquêteur asocial » ou « enquêteur veuf », même si je suis, ou ai été – on ne me voit plus beaucoup à l'église ces derniers temps – l'un ou l'autre à une époque.
D'ailleurs, beaucoup de mes clients sont juifs, et comme ils paient rubis sur l'ongle, ils constituent une excellent clientèle. Ils viennent tous pour la même raison : personne disparue. Le résultat de mes enquêtes est également toujours le même : un corps balancé dans le Landwehrkanal par la Gestapo ou les SA ; un suicidé dans une barque flottante sur le Wannsee ; ou alors un nom sur une liste de gens expédiés en KZ, c'est-à-dire en camp de concentration.
C'est pourquoi, d'emblée, je n'aimais pas cet homme, cet avocat
allemand. »

 

La Trilogie berlinoise, c'est un travail documentaire de grande ampleur. Philip Kerr semble maîtriser son histoire allemande sur le bout des doigts et parvient à immerger totalement le lecteur dans le Berlin des années 1930-1940. Tout y est, des habitudes alimentaires au noms des rues de l'époque. Dans ce premier épisode, Bernie Gunther croise certaines personnalités du nazisme, Goering et Heydrich en tête, et assiste à l'écrasante domination de Jesse Owens aux Jeux Olympiques face aux favoris aryens, au grand désespoir d'Hitler.

 

« Dominé par le viaduc du S-Bahn, le café Stock était un modeste restaurant pourvu d'un bar encore plus modeste coincé au fond de la salle. Le patron, qui avait donné son nom au café, avait le ventre tellement gonflé de bière qu'il occupait à lui seul tout l'arrière du bar. [...] Les tables étaient la plupart du temps occupées par des officiers de la Kripo travaillant à l'Alex, de sorte que Stock était contraint de forcer la note de sa loyauté au national-socialisme. Un grand portrait du Führer dominait les convives, tandis qu'une affiche exhortait à la pratique systématique du salut hitlérien.
Stock n'avait pas toujours été comme ça. A vrai dire, avant mars 1933, il était même plutôt rouge. Il savait que je le savais, et il craignait que d'autres finissent par s'en souvenir. C'est pourquoi je ne lui tenais pas rigueur de la photo et de la pancarte qu'il avait affichées. En Allemagne, tout le monde était différent avant mars 1933. Et qui prétendrai ne pas être national-socialiste quand on lui colle un pistolet sur la tempe ? »


trilogie berlinoiseEn quelques chapitres, on se retrouve embarqué aux côtés de Bernie dans ce polar singulier, arpentant les rues de cette ville où la tension est permanente, où la suspicion règne en maître et où chacun doit faire attention à ce qu'il fait, et même à ce qu'il ne fait pas, sous peine de finir dans le canal ou envoyé en camp de concentration.
Bernie nous raconte son enquête à la première personne et le suivre est un vrai régal. Bon vivant, doté d'un féroce sens de l'humour, maniant l'ironie et le sarcasme à la perfection : il fallait bien un tel personnage pour nous faire supporter ce climat oppressant et les atrocités commises par les nazis. L'enquête en elle-même est d'ailleurs passionnante, avec de très bons rebondissements.

 

« C'était un bureau immense, avec un haut plafond et de luxueux fauteuils de cuir, et je sus aussitôt que j'avais échappé au petit concerto pour matraque et coups de poing qui était la triste routine de la Gestapo. Pour l'instant en tout cas : ils n'auraient pas pris le risque de salir le tapis. »

 

L'Été de cristal est une vrai réussite à tous les niveaux, aussi bien pour son contexte géographique et historique que pour le personnage de Bernie ou encore pour son intrigue. Il y a des chances que le lecteur en redemande tant l'écriture de Philip Kerr est délicieuse. Il pourra donc retrouver le charmant détective dans sa seconde enquête, La pâle figure puis dans Un requiem allemand.

 


 

L'Été de cristal (March Violets, 1989) de Philip Kerr, Le Masque (1993). Traduit de l'anglais (Écosse) par par Gilles Berton, 316 pages.

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