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Hannibal le lecteur

Football made in Afrique / Joachim Barbier et Antoine Derouet

24 Septembre 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Essai

Football made in Afrique est un essai de Joachim Barbier et Antoine Derouet paru chez Actes Sud Junior et dont le sujet est bien sûr le football africain.


footballmadeinafrique.jpgRésumé

Ils jouent sur des terrains poussiéreux en rêvant de l'Europe, des tribunes pleines à craquer et de sortir de la pauvreté. Ils seront peu nombreux à parvenir à l'eldorado de la Ligue des Champions.
Pourquoi les jeunes Africains fondent-ils autant d'espoir dans le football ? Comment faire pour que les projets d'éducation soient conciliables avec le sport professionnel et permettent aux jeunes sportifs de se construire eux-mêmes ? Quels sont les enjeux de l'évolution du football en Afrique ?


Mon avis

Personne n'étant parfait, je dois avouer que j'aime bien le football (comme de nombreux autres sports d'ailleurs). Je suis tombé par hasard sur ce petit livre à la médiathèque, et l'envie de le lire m'est venue directement.

Dans l'introduction, les auteurs nous raconte le parcours semé d'embûches des joueurs africains pour atteindre un club européen, en s'appuyant sur deux exemples. Trop souvent, de pseudo-recruteurs leur font miroiter des contrats dans les plus grands clubs d'Europe, moyennant toutes leurs finances. Abandonnés par les faux agents qui ont réussi à leur soutirer un maximum d'argent, les joueurs se retrouvent ensuite à la rue, à Paris ou ailleurs, sans contrat bien sûr (il n'a jamais existé), mais surtout sans logement et sans le sou.

Les auteurs nous proposent ensuite un intéressant historique du football africain, depuis sa « naissance », où plutôt son importation par les colons européens au cours du XIXe siècle, jusqu'à aujourd'hui.
J'ai ainsi pu découvrir la figure d'Arthur Wharton, devenu en Grande-Bretagne le premier joueur africain professionnel. Ce natif de la Gold Coast (actuel Ghana) a été pendant plusieurs années le gardien de Preston North End, l'un des grands clubs anglais de l'époque.

L'histoire du foot africain est très liée à celle de la colonisation, ce sport ayant beaucoup été utilisé par les pays colonisés comme un outil d'affirmation de la légitimité nationale. L'Algérie par exemple, était encore un département français lorsqu'elle constitua néanmoins une équipe nationale. Ailleurs, les joueurs des colonies sont plus volontiers intégrés dans la sélection du pays colonisateur. Ainsi, la Belgique ou le Portugal font jouer des Africains dans leur équipe nationale, l'exemple le plus célèbre restant celui d'Eusebio. Premier joueur issu du continent africain à se voir attribuer le ballon d'or en 1965, ce natif du Mozambique contribue amplement à l'accession du Portugal aux demies-finales de la Coupe du monde 1966.
Cette importance du football par rapport aux colonies se ressent encore un peu aujourd'hui. D'après les auteurs, « la victoire du Sénégal face aux Français en 2002 a été vécue comme un acte politique fondamental, plus de quarante ans après l'indépendance. »

Le football est également très bien vu des politiciens africains, qui feraient tout pour voir l'équipe nationale briller pendant leur mandat présidentiel. Cet exemple cité par Garbier et Derouet est à cet égard particulièrement édifiant.
« Un jour où il s'entretenait avec le chef de l'État, Amadou Toumani Touré lui avait demandé : « Que pouvons-nous faire pour gagner la Coupe d'Afrique des Nations ? » Salif Keita avait brièvement exposé un plan de formation et de développement s'étalant sur dix ans. Le président du Mali lui avait répondu : « Dans dix ans, je ne serai plus là, essayez de gagner la prochaine Coupe d'Afrique. »

Aujourd'hui, les footballeurs africains sont très présents dans les plus grands championnats du monde (Angleterre, Allemagne...) mais aussi – et cela est moins connu – partout où il peuvent vivre de ce sport. Ainsi, de nombreux jeunes joueurs s'expatrient dans des contrées plus exotiques comme l'Indonésie, l'Inde ou encore le Bangladesh, où il peuvent gagner un salaire de 1000 ou 1500 euros par mois, qu'ils renvoient ensuite en partie à la famille restée au pays. Le parcours plus classique reste néanmoins celui qui consiste à arriver en France ou en Belgique (en étant éventuellement passé par un club du Maghreb ou du golfe Persique) avant, pour les plus talentueux, d'essayer de gagner l'Angleterre, l'Espagne ou l'Allemagne. Ainsi, 90% des Sénégalais ayant battu la France durant la Coupe du Monde 2002 ont joué dans un club français.

Les auteurs s'intéressent assez longuement aux rapports entre le football et l'éducation. Jean-Marc Le Guillou, ancien international français est l'un des tout premiers à avoir ouvert un centre de formation en Afrique, à Abidjan. Son travail a été ponctué de réussite, au moins du point de vue sportif. Pour preuve, 80% de l'effectif ivoirien s'étant qualifié pour la Coupe du Monde 2006 était passés par son centre (Aruna Dindane, Yaya Touré, Baky Koné, Romaric, Salomon Kalou, Kolo Touré...). Après lui, les centre de ce type ont poussé comme des champignons, surtout en Afrique de l'Ouest, avec plus ou moins de réussite sportive mais des résultats globalement très décevants du point de vue de l'éducation.

Ces centres cherchant bien souvant la performance à tout prix malgré les beaux discours qu'ils affichent (développement de l'enfant, apprentissage de la vie en société,...) ne plaisent pas à tout le monde, et certaines ONG ont donc fait le choix de laisser une part vraiment réduite au football pour privilégier l'éducation au maximum. Cependant, même dans ce cas,  les dérives restent possibles, comme le font judicieusement remarquer les auteurs.
« Dans un tel contexte de marchandisation, la moindre ONG proposant un tournoi de sensibilisation devient potentiellement un endroit de repérage pour les agents de joueurs. On voit ici comment un projet a priori positif finit par offrir une possibilité d'insertion dans le marché des joueurs, justement parce qu'il propose d'utiliser le football. Si on observe la situation sociale et économique des pays africains, on comprend aisément que cela se produise. L'éducation est loin d'être une priorité pour une majorité d'États africains. »

Pour peu qu'on s'intéresse au football et à l'Afrique, ce petit ouvrage de Joachim Barbier et Antoine Derouet est absolument passionnant, à tel point qu'on en vient à se désoler qu'il soit aussi court. Cependant, les auteurs ont pris soin de nous donner quelques indications bibliographiques pour qui souhaiterait approfondir le sujet, comme les travaux de Raffaele Poli sur la géopolitique du football, et plus particulièrement sur les flux migratoire des joueurs.

 

 


 

Football made in Afrique de Joachim Barbier et Antoine Derouet, Actes Sud Junior (2010), 95 pages.

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