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Hannibal le lecteur

El Sid / Chris Haslam

7 Décembre 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar anglais

El Sid est le second roman de Chris Haslam à paraître en France, après Alligator Strip, roman dont je vous avais parlé ici-même et qui m'a laissé de bons souvenirs. C'est toujours au Masque qu'est publié ce baroudeur du polar britannique (Salvador, Cambodge, Haïti et même trois ans comme guide de montagne à l’Alpe d’Huez), né en Irlande et par ailleurs photographe pour le Sunday Times.

 

 

ElSidRésumé


Sidney Starman est un retraité anglais qui coule chez lui des jours plutôt paisibles. Il fait par hasard la connaissance de Lenny Knowles, tout juste sorti de prison. Ce dernier sent le bon coup et décide, bientôt accompagné de Nick Crick, son compagnon de cellule, de rendre service au vieil homme en échange d'une mention sur le testament. Avant de mourir, Sidney veut revoir l'Espagne où il s'est vaillamment battu en 1936, au sein des Brigades Internationales. Il veut y retourner pour le souvenir, pour une sorte de rédemption, mais aussi parce qu'il pourrait encore s'y trouver une grande quantité d'or, cachée dans les montagnes pendant la guerre d'Espagne. Les trois hommes prennent donc le bateau sans se douter qu'ils embarquent pour de nombreuses (més)aventures.

 

Mon avis


Comme dans Alligator Strip, Chris Haslam nous fait suivre le parcours semé d'embûches d'une bande de loosers qu'il arrive peu à peu à rendre attachants.

 

Il y a d'abord Lenny, qui pense être un cerveau mais ne l'est pas, qui veut toujours être le chef et a un faible pour la bouteille et les femmes.

 

« Lenny Knowles savait qu'il était en retard, mais il refusait de se conformer aux normes de la ponctualité. Arriver à l'heure était un signe de faiblesse qui dénotait une volonté de plaire. C'était bon pour les personnes à la recherche d'un emploi et les représentants de commerce. Pas pour les génies versatiles. »

 

Il y a aussi Nick, son accolyte rencontré en prison, est tout l'inverse : il est surdiplômé, pleutre, et se demande ce qu'il est venu faire dans cette histoire

 

« Et si seulement il avait eu le courage de se trancher la gorge le jour où le jugement avait été prononcé.

Il avait tenté de se suicider à trois reprises avant le procès, mais trop maladroitement et pas avec suffisamment de détermination pour réussir, donnant l'image d'un type rongé par les remords qui cherchait à attirer l'attention. En prison, il aurait pu trouver la mort facilement : les insultes pesaient lourd derrière les barreaux et les ego étaient susceptibles. Le psychiatre de la prison lui avait dit, avec son accent écossais à couper au couteau, que s'il souhaitait réellement mourir, il trouverait toujours un moyen et personne ne pourrait l'en empêcher. Il suffisait d'avoir la volonté, mais à l'instar du courage, de la décence et de la noblesse, c'était un trait de caractère qui lui faisait défaut. Il avait tenté de se suicider en s'y prenant comme un manche, de la même manière qu'il avait projeté, un jour, de mettre de l'argent de côté ou d'apprendre à naviguer, et il avait justifié son échec en expliquant hypocritement qu'il était sans doute plus difficile de vivre avec la culpabilité que de mourir avec. »

 

Quant à Sidney, plus vigoureux qu'il n'y paraît (il se baigne encore dans les lacs de montagne, d'où une scène aussi désopilante que mémorable), on ne la lui fait pas malgré son grand âge. Et puis El Sid a un moyen de pression sur ses deux accompagnateurs : il n'y a que lui qui sache où se trouve l'or.

 

« Je leur ai cloué le sifflet, se dit Lenny. Parfois, il fallait se montrer ferme avec les infirmes, même si Lenny hésitait à utiliser ce terme pour décrire Sidney Starman. Celui-ci ne ressemblait pas au retraité habituel. Les vieux étaient censés être tristes, butés, étourdis, gâteux, essoufflés et incontinents. C'était comme ça que Lenny les aimait. On attendait d'eux qu'ils aient des principes et des manies, qu'ils soient déçus par le monde dans son ensemble et n'aient aucune idée de la valeur de l'argent. C'est triste à dire, mais les personnes âgées étaient plus heureuses quand elles comprenaient qu'elles ne servaient plus à rien sur cette terre et qu'elles se retiraient pour que la nouvelle génération prenne leur place et s'occupe d'elles. En échange, elles laissaient tout ce qu'elles possédaient et le cycle continuait. C'est comme le jardinage : les plantes mortes fertilisaient les semis. Le problème, c'était que Sidney refusait obstinément de jouer le jeu. »

 

Les deux lascars fraîchement libérés s'avèrent vite être des gaffeurs nés et certaines de leurs tentatives vite avortées prêtent vraiment à rire, comme ce braquage d'une station-service des plus hilarants. Chris Haslam excelle dans les scènes d'action et arrive toujours à nous arracher un sourire, même dans les situations qui semblent s'y prêter le moins.


Avec ce roman, basé sur des faits historiques faisant débat – il semblerait qu'une centaine de caisses d'or aient vraiment disparu entre Madrid et Moscou – il nous montre aussi une autre facette de son talent de conteur. Par de nombreux flashbacks, l'auteur mêle de manière fluide passé et présent et fait revivre à Sidney sa guerre d'Espagne. Dans ces passages, le ton devient moins comique, le propos plus grave et des réflexions sont amorcées. Qu'est-ce que l'engagement ? Quelle place pour l'humain dans la guerre ? Autant de questions auxquelles Chris Haslam ne prétend pas répondre mais qu'il illustre en confrontant El Sid et les autres belligérants à certaines situations. Dans le passé, le lecteur vivra donc ce conflit de l'intérieur tandis que de l'autre côté les scènes rocambolesques se succèdent sur un bon rythme, le tout suivant toujours le même fil rouge : l'or de Moscou (voir ce dont il s'agit). On y croise même Hemingway, et le moins qu'on puisse dire, c'est que sa notoriété en prend un coup.

 

« - C'était le truc habituel : cessez-le-feu une heure avant la nuit pour que chacun puisse ramasser ses morts et ses blessés, pour laisser passer les camions de ravitaillement, aller chier et ainsi de suite... Et un soir, voilà Hemingway qui se pointe avec une nana qui n'arrête pas de glousser. Il nous distribue une eau-de-vie de mauvaise qualité et il insiste pour tirer sur l'ennemi ; il voulait jouer à la guerre, quoi. (Cobb aspira une longue bouffée de son cigare en secouant la tête.) On essaye de lui expliquer que le cessez-le-feu est en vigueur, mais il n'en fait qu'à sa tête et il tire deux dizaines de balles. Puis il fait faire la même chose à la fille. Et après cela, ils se taillent à leurs hôtel pour raconter leurs histoires de guerre à leurs amis abrutis. Dix minutes plus tard, on se reçoit un tir de barrage qui tue trois de nos hommes ; et à partir de ce moment-là, plus de cessez-le-feu. »

Avec El Sid, roman noir tirant parfois sur le western, Chris Haslam confirme qu'il est un de ces rares auteurs capables de provoquer le fou rire. Il ajoute même une corde à son arc, prouvant qu'il sait aussi parler de sujets plus graves non sans talent. Faire découvrir au lecteur certains aspects peu connus de la guerre civile espagnole tout en le faisant rire à gorge déployée : tel est le tour de force littéraire réalisé par ce globe-trotter du polar qu'est Chris Haslam.

On attend maintenant la traduction de Two Step Fandango, la première aventure de Martin Brock, le personnage principal d'Alligator Strip.

 


 

El Sid (El Sid, 2006) de Chris Haslam, Le Masque (2009). Traduit de l'anglais par Jean Esch, 378 pages.

 

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