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Hannibal le lecteur

Cadres noirs / Pierre Lemaitre

6 Octobre 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

Cadres noirs, paru chez Calmann-Lévy, est le troisième roman de Pierre Lemaitre, après Travail soigné (pas encore lu) et Robe de marié, que j'avais beaucoup aimé.

Il faisait partie de la sélection estivale du Prix SNCF du polar et les participants l'ont même qualifié pour la finale.

Pierre Lemaitre est par ailleurs grâce à ce roman le premier auteur français a avoir reçu le « Prix du polar européen » décerné par le magazine Le Point (voir ici).

 

 

cadresnoirsRésumé

 

Alain Delambre est un cadre de 57 ans littéralement lessivé par quatre années de chômage. Ses espoirs d’une retraite suffisante s’éloignent. Il craint de devoir quitter l’appartement qu’il ne pourra bientôt plus payer. Certain de perdre peu à peu l’estime de sa femme, de ses deux filles, à la limite de la faillite, profondément déprimé, Alain continue pourtant de se battre. À près de 60 ans, cet ancien DRH enchaîne les petits jobs ingrats. Récemment son contremaître turc s’est même offert le luxe de lui botter le cul… Puis un jour, divine surprise, un employeur accepte sa candidature à un poste de cadre. Et le miracle se confirme : Alain Delambre réussit une à une toutes les épreuves conduisant au recrutement. Ce job, il le veut. Farouchement. Il est prêt à tout, à emprunter de nouveau, à mentir, à s’humilier, à se disqualifier aux yeux de sa femme, de ses filles et même à participer à l’ultime épreuve de recrutement imposée par le cabinet de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages. Alain Delambre fera tout ce qu’on attend de lui pour remporter cette lutte vitale, la dernière lutte de sa vie. Il n’ose même pas imaginer l’échec. Parce que si, malgré ses efforts, son travail, son engagement, ses dettes, sa solitude, il perdait cette bataille…
Alors, sa colère n’aurait plus aucune limite.

 

 

Mon avis

 

« Je n'ai jamais été un homme violent. Du plus loin que je remonte, je n'ai jamais voulu tuer personne. Des coups de colère par-ci par-là, oui, mais jamais de volonté de faire mal vraiment. De détruire. Alors là, forcément je me surprends. »

 

On peine parfois à entrer dans un livre. Ici, c'est tout l'inverse : le roman nous happe littéralement. Le premier chapitre est un modèle du genre et tout y est fait pour que le lecteur n'ait d'autre choix que de poursuivre. Il s'ouvre sur le paragraphe ci-dessus et se referme sur ces deux phrases lapidaires :

 

« Je m'appelle Alain Delambre, j'ai cinquante-sept ans.

Je suis cadre au chômage. »

 

A la fin du premier chapitre, on connaît donc déjà un peu le personnage principal et sa situation. Il est d'ailleurs le narrateur de la première partie du roman, ce qui permet au lecteur de s'identifier plus facilement à lui. Alain Delambre est obligé d'accepter des petits boulots pour que sa famille ne souffre pas trop financièrement. Très tôt, tous les matins, il trie des paquets pendant trois heures, et ce pour 585 euros brut mensuel. Le Pôle emploi – les « demandeurs d'emploi » ne le savent que trop bien – ne lui propose quasiment rien, ou bien des boulots qui ne correspondent pas du tout à son profil. Alors forcément, quand il reçoit cette lettre, il veut y croire.

 

« Une lettre comme celle-là, ça sortait de l'ordinaire et j'avais beau, à mon âge, en n'ayant pas travaillé dans mon domaine depuis plus de quatre ans, n'avoir pas une chance sur trois milliards d'obtenir ce poste, Nicole et moi, on s'est mis à y croire à la seconde même. Comme si les mois, les années passées, ne nous avaient rien appris. Comme si nous étions tous les deux des incurables de l'espoir.

Nicole s'est avancée vers moi et m'a donné un de ces baisers mouillés dont je suis fou. Elle est courageuse. Vivre avec un dépressif, c'est ce qu'il y a de plus difficile. En dehors d'être dépressif soi-même, évidemment. »

 

Alain Delambre, le looser, le dépressif, le blasé, reprend avec ce courrier quelque peu confiance en lui. Avec sa femme Nicole ou seul, il bachote ses notes, prépare son entretien le plus sérieusement possible. Il a compris que cette chance sera peut-être la seule qui lui sera donnée et il compte bien la saisir.

Le travail de l'auteur pour nous mettre à la place d'Alain est remarquable. On ressent ses envies, ses frustrations, ses contradictions, on éprouve avec lui la difficulté d'avoir honte de soi par rapport à ses proches... La psychologie du personnage est extrêmement étudiée, et je dois avouer que pendant que je lisais, j'étais Alain.

 

« En fin de matinée, nous faisons une synthèse de notre travail et l'après-midi est entièrement consacré aux interrogatoires. Mon expérience du management m'a déjà bien préparé aux techniques de manipulation. L'interrogatoire d'otages, ce n'est jamais qu'un entretien d'embauche, multiplié par un entretien annuel d'évaluation et porté au carré par la présence des armes. La principale différence est qu'en entreprise les cadres vivent dans une peur larvée, alors que dans la prise d'otages les victimes risquent ouvertement leur vie. Quoique. En entreprise aussi. Finalement , la seule véritable différence, c'est la nature des armes et le délai d'incubation. »

 

Tout en étant un très bon thriller, Cadres noirs pose de nombreuses questions sur notre société actuelle, et notamment sur notre rapport au travail. On croise au fil des pages des personnages qui nous font nous interroger sur la place de tout un chacun dans la société.

Il y a Charles, l'ami SDF d'Alain, cultivé, qui l'invite régulièrement faire un tour à la maison, comprenez dans sa R25 rouge.

Il y a cet employé licencié qui décide de continuer à venir travailler tous les jours, bénévolement, et qui espère ainsi regagner sa place, en démontrant à sa hiérarchie toutes ses qualités et son efficacité.

Pierre Lemaitre joue aussi avec les médias (télé, radio...) pour nous montrer que le fossé se creuse entre riches et pauvres, sans que cela ne semble d'ailleurs choquer grand monde.

 

« Les grands titres se succèdent dans la plus totale confusion. France 2 : « Avec 1,85 millions d'euros annuels, les grands patrons français sont les mieux payés d'Europe » se superpose à TF1 « Le chômage devrait atteindre les 10% en fin d'année ». C'est un beau bordel, mais on voit quand même bien la tendance générale. »

 

Cadres noirs, tout comme Robe de marié, est brillamment construit, le roman étant découpé en trois parties intitulées Avant, Pendant, et Après, l'heure zéro étant celle de la fameuse prise d'otages.

 

Subtil mélange de thriller et de roman noir, très efficace et extrêmement prenant, Cadres noirs confirme le talent de Pierre Lemaitre et tout le bien que je pense de ses romans.

 


 

Cadres noirs de Pierre Lemaitre, Calmann-Lévy 2010, 349 pages.

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Luna 09/10/2011 10:45


C'est décidément une très belle surprise !
Deuxième découverte de l'auteur et deuxième très bonne surprise, autant dire que je ne compte pas m'en arrêter là ;)


Hannibal 24/10/2011 15:01



J'aime beaucoup les romans de Pierre Lemaitre. Je crois qu'on peut tous les lire sans crainte.