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Hannibal le lecteur

Blast (Tome 1, Grasse carcasse) / Manu Larcenet

17 Mars 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Bande dessinée

Grasse carcasse est le premier tome de Blast, une nouvelle série de bande dessinée commencée par Manu Larcenet.


Présentation de l'éditeur

Je pèse lourd. Des tonnes. Alliage écrasant de lard et d'espoirs défaits, je bute sur chaque pierre du chemin. Je tombe et me relève, et tombe encore. Je pèse lourd, ancré au sol, écrasé de pesanteur. Atlas aberrant, je traîne le monde derrière moi. Je pèse lourd. Pire qu'un cheval de trait. Pire qu'un char d'assaut. Je pèse lourd et pourtant, parfois, je vole.


grasse-carcasse.jpgMon avis

Grasse carcasse est au commissariat. En fait, cet homme atteint d'une sévère obesité s'appelle Polza Mancini. En garde à vue, deux policiers le cuisine, voulant le faire avouer et comprendre son acte. Le lecteur ne sait pas de quoi il s'agit. On sait seulement que Grasse carcasse est là « à cause de ce qu'il a fait à Carole ». D'ailleurs, on ne sait pas plus qui est Carole, sinon qu'elle a été mise sous coma artificel.

Quelques questions des policiers plus tard, Grasse carcasse leur dit qu'il sera coopératif, à condition qu'il lui laisse le loisir de raconter son histoire comme bon lui semble : « Si vous voulez comprendre... il faut que vous passiez par où je suis passé ».

Toute son histoire semble reliée au « blast » (onde de choc d'une explosion en anglais). Le blast, cette terrible implosion dans sa boîte cranienne, a permis à Polza, un instant, d'être léger, de voler, d'être né une seconde fois, de ne plus seulement faire partie du monde mais d'en être la nature-même, l'origine. C'est du moins ce qu'il raconte aux deux policiers, on ne peut plus sceptiques.

« Je me suis marié avec Sylvie, la première femme a avoir accepté de coucher avec moi.
Mon frère est mort l'année suivante, dans un accident de voiture.
Je n'ai alors plus vu mon père qu'occasionnellement le dimanche après-midi... comme tout le monde.
Puis plus du tout.
Et s'il se réveillait ?
Aurais-je autre chose à lui offrir que les igobles banalités qu'on inflige aux mourants ? Comme si c'était pas déjà suffisant de crever, il faut encore se cogner les angoisses de ceux que les métastases laissent provisoirement de côté...
C'est toujours ça qu'on déballe aux crevards...
Qu'on est tristes, mal à l'aise, gênés, inquiets, perdus...
Qu'on a peur en somme.
Mais c'est seulement que ça nous soulage.
Pourvu qu'il ne se réveille pas... »


Par un jeu de flash-back, on suit alors le parcours de Grasse carcasse, on passe par où il est passé, c'est à dire par beaucoup de souffrances surtout.
Il y a la perte d'un père qu'il n'a finalement pas beaucoup connu. Celui-ci, atteint d'un cancer en phase terminale s'éteint sous ses yeux à l'hôpital.
Il y a surtout le poids de la différence, cette vie – ou survie – avec ce corps que tout le monde regarde de travers, cette prison de chair qui l'entrave dans ses mouvements comme dans sa vie. Difficile de s'épanouir et de s'ouvrir aux autres lorsqu'on ne se supporte pas soi-même.
De très beaux passages sur l'obésité, donc, comme celui-ci, sur « la théorie du grille-pain ».

« C'est la graisse qui vous écoeure ?
Non ? Les défauts de proportion peut-être ?
La légitimité du dégoût face à la difformité est un principe universel. Quand j'étais enfant, il paraissait acquis que c'était là une loi naturelle à laquelle il était juste de se plier...
... alors peu à peu, l'anomalie n'est plus une simple fraction d'une personnalité complexe, plus riche...
... l'anomalie est votre identité.
C'est ce que j'appelle « la théorie du grille-pain ».
Quand un grille-pain est défectueux, il cesse d'être un grille-pain pour devenir un machin cassé... Il ne viendrait à l'esprit de personne de trouver une place dans la cuisine pour que le « machin cassé » y continue son existence...
Si vous ne savez pas le réparer, lui redonner sa fonction première, vous vous en débarrassez.
Comment ne pas se haïr quand vers huit ans on réalise qu'on partage la condition des ustensiles de cuisine ?
Comment ne pas se haïr quand il est si naturel de se faire haïr ?
Se haïr fondamentalement, c'est comme se réveiller chaque matin avec le canon d'un pistolet dans la bouche.
De guerre lasse, on en est parfois réduit à supplier que le coup parte. »


S'en suit une errance à travers les bois, durant laquelle Grasse carcasse essaie de se trouver. On y croise une population d'immigrés clandestins, qui accueille Polza un moment.
Surtout, la forêt donne lieu à de superbes illustrations.
Si l'ensemble de cette longue bande dessinée (plus de 200 pages) est une grande réussite au point de vue graphique, tout en nuances de gris, allant du blanc au noir, certaines planches concernant la forêt sont vraiment sublîmes. Forêt, animaux,... : Larcenet nous offre de magnifiques dessins, rappelant parfois l'estampe japonaise.

Il y a le Larcenet hilarant (La Légende de Robin des Bois), le Larcenet drôle et émouvant (Le retour à la terre), le Larcenet engagé (Le combat ordinaire), voici maintenant le Larcenet noir (et pas qu'un peu).
Ici, contrairement à d'habitude, pas une fois on ne rigole. On est happé par l'histoire qui nous est contée, mais également oppréssé. On en vient rapidement à éprouver une grande compassion pour Polza, qui est pourtant un criminel a priori.
Il est certain que cette bande dessinée ne plaira pas à tout le monde – d'aucuns la trouveront trop sombre – mais elle marque assurément un tournant dans l'oeuvre de Manu Larcenet, oeuvre que personnellement j'adore et que je ne saurai que trop vous conseiller.
Pour moi, Larcenet est appelé à rester dans l'histoire de la BD. Pour son humanité, son humour, ses dessins... En bref, pour son talent. Voilà, c'est dit !

Et pour en revenir à Grasse carcasse, au final, beaucoup de questions restent en suspens à la fin de ce premier tome nous obligeant à patienter jusqu'au prochain. Forcément, je serai au rendez-vous.



Blast (Tome 1, Grasse carcasse) de Manu Larcenet, Dargaud (2009), 204 pages.

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Gipsy Paladini 07/04/2010 21:05


Ca donne sacrément envie...


Hannibal 08/04/2010 21:48



Merci, c'était bien le but escompté. Il faut lire Larcenet !



alain 20/03/2010 16:55


J'ai adoré cet album


Aurore 19/03/2010 13:27


J'aime énormement Larcenet aussi et pourtant ce Blast m'a laissé un peu perplexe, un je ne sais quoi. Enfin, on verra avec le 2ème tome, parce qu'une chose est sûre je serais au RDV!