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Hannibal le lecteur

Black Poher / Yvon Coquil

28 Novembre 2010 , Rédigé par Hannibal Publié dans #Polar français

Black Poher, paru en 2007 aux éditions du Barbu est le premier roman d'Yvon Coquil.

Il a reçu en 2008 le Prix du Goéland Masqué, décerné à l'occasion du festival du roman policier de Penmarc'h.

 

 

Black PoherRésumé

 

Corentin Dardoup est agent de police municipale – dites plutôt garde champêtre, il préfère – dans la petite ville (imaginaire) de Bourgneuf, en Centre Bretagne. Toute la bourgade est en émoi, attendant l'arrivée d'un universitaire de renom venu rendre hommage à un inconnu local devenu un héros de la guerre d'indépendance américaine. Dans le même temps, un habitant sans histoire de la commune se fait sauvagement égorger chez lui. Corentin Dardoup est rapidement écarté de l'enquête par les gendarmes, mais comme tout Breton, il est têtu et donc bien décidé à comprendre qui a pu s'en prendre à monsieur Lejeune.

 

 

Mon avis

 

« J'occupe un minuscule bureau au plafond en pente : la pièce fait trois mètres de côté et j'ignore qui a eu l'idée de la caser sous l'escalier mais il ne devait pas sortir d'une école d'architecture ; quoique. Sur la porte la plaque annonce : « Corentin DARDOUP : Police Municipale ». Ça en jette ! Dans le panier « arrivée » j'ai pioché mon courrier. Une lettre sur deux est anonyme et dénonce les agissements de dangereux psychopathes. Pierre Bodennec élève illégalement des chiens de chasse, Marguerite Ropars vole des fleurs au rond-point du bas du bourg, etc. Que du banal. J'ai balancé le tout dans la poubelle. »

 

Lorsque l'on demande à Yvon Coquil si Black Poher est une sorte d'hommage à 1275 âmes il répond : « oui, le talent en moins ». Cela en dit déjà long sur l'auteur : sur sa modestie, sur sa passion pour le roman noir américain (Daniel Woodrell, Harry Crews, Joe R. Lansdale...), mais aussi sur son humour. Ce n'est pas un hasard si la figure locale de l'histoire américaine qu'il a inventée s'est battue à Pottsville. Il s'agit en effet de la ville où officie Nick Corey, le célèbre shérif créé par Jim Thompson, qui n'est pas sans rappeler Corentin Dardoup. Comme son homologue texan, le policier breton nous narre son histoire à sa manière, avec son franc-parler.

 

« - Monsieur le procureur, je suis en effet policier mais au sens où je polis les relations sociales, je suis plus un médiateur qu'un répressif. Je mets de l'huile dans les rouages de la société. Plus précisément, je suis une noix de vaseline dans le trou du cul du monde. »


Ce clin d'œil et le personnage principal mis à part, il y a d'autres points communs évidents entre ces deux romans noirs, aux premiers titres desquels le décor et l'humour. Le fin fond du Texas a été remplacé par le Poher mais le souci de décrire le monde rural reste le même. Les petites gens sont croquées dans leur médiocrité, tantôt avec bienveillance, tantôt avec cynisme, mais toujours avec talent. Des pensionnaires d'une maison de retraite qui se cachent pour picoler, des jeunes exploitants qui ne veulent plus être des paysans mais des « agri managers » : de nombreuses scènes décrites ici sont criantes de réalisme, et d'autant plus pour qui connaît la région.

 

« - Pas d'amateur Dardoup, tu reste dehors...

Il n'avait pas fini sa phrase qu'un cri strident retentit et la fliquette fit son apparition sur le seuil, livide. Elle a dégueulé dans les hortensias et s'est évanouie. Son collègue s'est porté à son secours et j'en ai profité pour me glisser à l'intérieur. L'adjudant-chef, pâle comme un mort, se tenait à l'entrée du salon. Il braqua sur moi un regard vide, genre poule qui a trouvé un couteau à virole, et bégaya :

- Je vais prévenir les autorités, ne touchez à rien.

Tu parles ! Soigneusement, je me suis approché du corps, il fallait bien que quelqu'un songe à vérifier que Lejeune était vraiment mort. Je n'eus pas besoin de prendre son pouls, il est rare qu'on survive lorsque votre gorge est tranchée nette. »


Comme le shérif Corey, Dardoup ne manque pas d'humour. Il a son caractère, la réplique qui fuse et beaucoup d'expérience dans le maniement de l'ironie. Au-delà, le garde champêtre, très attachant au demeurant, aime à passer son temps libre au bar avec ses amis, ou en plein air, à apprivoiser son cheval.

 

« Sur le pli hercynien de l'horizon se détachaient les silhouettes inquiétantes des chênes hivernaux. Un busard cendré y avait niché au printemps dernier. Il devait, à l'heure qu'il était, avoir pris ses quartiers d'hiver dans la savane africaine. Le ciel était magnifique avec son défilement de nuages. Le Poher c'est le Montana de la France, nous sommes tous des Blackfeet. Des livres que je possède, je préfère James Welsh à Philippe Sollers. On dit même que James Crumley se balade parfois du côté de Paule, au Sud-Est de Carhaix. »


Yvon Coquil n'en délaisse pas pour autant son intrigue, laquelle tient sans peine le lecteur en haleine et connaît plusieurs rebondissements avant les révélations finales.

 

« Tuer, mourir, la belle affaire ! Et j'avais vu les enfants du dispensaire : estropiés, amputés, écorchés vifs par les mines antipersonnel que vendaient des mecs à valise dont je suivais les pas. Et ces gosses démantibulés, en appui sur de précaires béquilles jouaient au foot avec une balle de chiffons, riaient et se respectaient avec la même intensité. Que l'un d'eux mourait, les autres chantaient en coeur avec soeur Thérèse et tout le monde pleurait. Tous, sauf moi. Je n'ai pas pleuré devant ma mère morte. Pour mon père, je ne me suis pas déplacé. Quel homme !

Pourtant, dans ma chambre d'enfant je pleurais, putain ce que j'ai pleuré ! Des tonnes de larmes de honte, de frustration, d'apitoiement sur la vie, la misère d'un père valet de ferme et ivrogne patenté. Quand Marie est partie sur la pointe des pieds, je n'ai pas bougé. J'ai fini par m'endormir. Au matin je me suis précipité dans la salle de bains, j'ai allumé et me suis planté face au miroir. Les poches sous les yeux, le nez écrasé et le pli amer de la bouche, tout était là, j'avais une parfaite tête de con. Cela m'a rendu heureux. Une tête de con c'est toujours mieux qu'une tête d'assassin. »

 

En brossant un portrait de la Bretagne rurale alliant noirceur et humour féroce, Yvon Coquil signe avec Black Poher un premier roman très convaincant. Un moment de lecture jubilatoire qui espérons-le, en appellera d'autres.

 


 

Black Poher, d'Yvon Coquil, Éditions du Barbu (2007), 212 pages.

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Claude Le Nocher 06/12/2010 20:25


Salut Hoel,
Très heureux que l'ami Yvon ait retenu ton attention. Son autre roman "Docks" ne manque pas de qualités non plus. Oui, Yvon est un type bien, honnête en tous points. Ce qui mérite d'être souligné.
Ah, et un véritable auteur, aussi...
Amitiés.


Hannibal 07/12/2010 00:57



Docks est à la maison et sera lu dans un futur relativement proche. Pour connaître un peu Yvon Coquil (j'ai eu l'occasion de le croiser sur divers salons du livre bretons) je suis totalement
d'accord avec toi.


Amitiés